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Les Éditions L'Élan ont été créées à Nantes par Denis Ballu.

Spécialisées dans la littérature et le cinéma nordiques (Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède), leur catalogue comprend aujourd'hui 85 titres (romans, théâtre, essais...)

Lundi 24 octobre 2011 1 24 /10 /Oct /2011 17:37

 

Ernestam

 


Maria Ernestam est née le 28 novembre 1959. Elle a grandi à Uppsala a étudié les mathématiques et la littérature anglaise, avant de devenir journaliste. Elle a séjourné aux États Unis où elle a obtenu un diplôme en Sciences politiques et en Allemagne où elle a été durant onze ans correspondante pour Veckans affärer et Dagens medicin. Elle a débuté en littérature en 2005. Outre quelques collaborations à des recueils, elle a publié, à ce jour, cinq romans.

2005 – Caipirinha med Döden (roman)
2006 – Busters öron (roman) - Les oreilles de Buster
2007 – Kleopatras kam (roman)
2008 – Alltid hos dig (roman) - Toujours avec toi
2010 – På andra sidan solen (roman)



Toujours avec toi

    Inga Rasmundsen, photographe, la cinquantaine, voit sa vie basculer un jour de 2005 où son mari Mårten meurt d’un infarctus. Elle ne s’en remet pas et, deux ans plus tard, elle décide de se retirer dans la maison de vacances que sa famille possède sur l’île de Marstrand. Là, en effectuant du rangement, elle découvre une boîte contenant des coupures de journaux datant de 1916 et une lettre de la même année au contenu assez sibyllin. Il y est question, en particulier, de « cette nuit que ni toi ni moi n’oublierons, et dont nous devrons endurer le souvenir pendant le restant de nos jours » et où « nous avons usurpé le droit de condamner morts et vivants. » Intriguée, Inga trouve là un dérivatif pour oublier son malheur personnel et se lance à la recherche d’explications sur les événements dramatiques mentionnés dans la lettre.
    Maria Ernestam fait évoluer son roman sur deux plans temporels. Le premier se situe en 2007, c’est la quête d’Inga, sa recherche de tous les renseignements glanables sur sa grand-mère Rakel (celle à qui la lettre a été adressée) et son amie Lea (celle qui l’a rédigée). Le second nous conduit en 1959 alors que Rakel vit ses derniers moments et se remémore sa vie, particulièrement ce qui s’est passé en 1916. C’est, pour le lecteur, un complément intéressant en informations que ne pourra obtenir Inga (née l’année de la mort de son aïeule !), même si elle réussira finalement a connaître le fin mot de l’histoire. L’intrigue, bien agencée, mélange habilement le plus intime (les secrets de famille) avec la grande histoire (la bataille du Jutland et son lot de cadavres dérivant vers les côtes suédoises). Le contexte social est très juste (d’une famille paysanne baptiste du Närke à l’attrait d’un Göteborg en pleine expansion) et la psychologie des personnages fouillée. Bref, ne manquez pas ce « ce coup de pied dans une fourmilière de vieux secrets de famille », le livre vaut le déplacement.

Toujours avec toi (Alltid hos dig, 2008), trad. Esther Sermage, Gaïa, 2010, 411 p., 23 €


Les oreilles de Buster

    Eva vit avec Sven, à Frillesås, sur la côte ouest de la Suède. Elle consacre sa vie à ses rosiers, à sa fille Susanne et à ses amies. Susanne, 38 ans, vient de divorcer et reste seule avec ses trois enfants : Per, Mari et Anna-Clara. Pour son anniversaire, – elle vient d’avoir 56 ans –, Anna-Clara offre à sa grand-mère un carnet où elle commence à noter, d’une part, ses impressions journalières et où, d’autre part, elle revient sur sa vie. Son journal intime, commencé le treize juin, débute ainsi : « J’avais sept ans quand j’ai décidé de tuer ma mère. Et dix-sept ans quand j’ai finalement mis mon projet à exécution. » Le journal se terminera le 12 août.
    Le présent occupe une modeste part des confidences d’Eva : l’aide qu’elle apporte à une femme âgée acariâtre, Irène Sörenson ; ses relations avec ses amies Petra (qui soudain chasse son mari du domicile conjugal) et Gudrun. Sa vie avec Sven est plutôt calme et même s’ils s’inquiètent pour Susanne, ils la pensent suffisamment volontaire pour s’en sortir. Leurs relations vont devenir plus conflictuelles lorsqu’un problème de vieilles canalisations à remplacer se pose : il va falloir intervenir au niveau de la roseraie…
    Le passé d’Eva est marqué par la rivalité qui l’oppose à une mère qui ne voit en elle que des aspects négatifs et ne manque pas une occasion de l’humilier. Commence dont assez rapidement à germer en Eva l’idée de se venger, puis, quand la coupe est pleine, de tuer sa mère. Elle s’entraîne en exécutant le chien Buster (dont elle va conserver précieusement les oreilles à qui elle fera par la suite ses confidences), en faisant renvoyer une enseignante, Karin Thulin, qui avait fait une réflexion à ses parents sur son attitude en classe, la privant ainsi du hamster qui lui avait été promis. Sa victime suivante est un collègue de sa mère, Björn Sundin, qu’elle attire dans son lit, avant de lui faire se refermer une tapette à souris sur le sexe. Tout semble pourtant devoir s’arranger pour Eva lorsqu’elle rencontre un jeune Anglais, John Langley. Mais, là encore, c’est compter sans sa mère…
    Enceinte de John, Eva décide de garder l’enfant et d’aller vivre à Frillesås. Là, sa mère vient la provoquer une dernière fois. Le ton monte et Eva la tue accidentellement en lui balançant une statue de marbre à la tête. Elle enterre le corps près de la maison et plante des rosiers sur carré de terre qu’elle a creusé. Son père, Sven, vient la rejoindre pour l’aider et restera vivre avec elle.
    « Seules les oreilles de Buster avaient la patience d’entendre les tenants et aboutissants de mon histoire », confie Eva à son journal. Le lecteur de ce roman de Maria Ernestam n’aura peut-être pas la même patience, car il voudra vite tout savoir de la vie d’Eva. Le livre débute assez doucement, comme une petite chronique familiale et provinciale, loin des agitations du monde et des villes. Mais c’est là apparence trompeuse, car, sans qu’on s’en rende compte, l’auteur truffe son récit d’informations dont ledit lecteur ne comprendra l’importance qu’à mesure qu’il progresse dans le récit. Il aura même tout intérêt à faire une seconde lecture de l’ouvrage quand il aura eu connaissances, pour reprendre ses propres mots, des tenants et des aboutissants de l’histoire d’Eva. Tout sonne juste psychologiquement dans ce portrait d’une jeune fille malmenée par l’existence entre une mère odieuse et tyrannique et un père gentil mais faible. Le contexte social et historique est également évoqué avec une grande justesse.

 

Les oreilles de Buster (Buster öron, 2006), trad. Esther Sermage, Gaïa, 2011, 413 p., 24 €

 

Denis Ballu, 24/10/2010

Ernestam1.jpg

Par élan
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Mardi 17 mai 2011 2 17 /05 /Mai /2011 09:48

MadamBla.jpg
Au fil de lectures nordiques, vous l’avez peut-être croisée sans qu'elle attire particulièrement votre attention.


Je l’ai retrouvée récemment dans Le naufrage de la Vesle Mari et autres racontars de Jørn Riel, au fil d’un échange entre Bjørken à Lasselille :

« Mon garçon, voici venir le chef avec la cafetière bleue, Madam Blå, comme on dit chez nous. »

Si vous vous interrogez sur cette fameuse Madam Blå, plus besoin de prendre la direction de la côte est du Groenland, elle est à Nantes ! retrouvez-là sur www.madambla.com.

Par élan
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Mercredi 9 février 2011 3 09 /02 /Fév /2011 20:25

SW1-3.jpgDans le flot de littérature policière qui déferle dans les librairies de manière ininterrompue depuis quelques années, nous donnant, certes, de bonnes choses mais, également, de bien médiocres, il convient de saluer la réédition de la série que les Suédois Maj Sjöwall (1935-) et Per Wahlöö (1926-1975) ont consacrée au commissaire Martin Beck et dont les dix volumes ont été conçu comme un tout, comme le "roman d'un crime", celui de la société suédoise victime d'une social-démocratie manquant à tous ses devoirs. La charge était dure, mais, rétrospectivement, prémonitoire. N'oublions pas que la série s'achève avec un roman qui narre l'assassinat d'un premier ministre suédois... onze ans avant la mort tragique d'Olof Palme, le 28 février 1986.

 

La série n'a pas connu une édition très sereine en France. Tout d'abord, les éditions Planète en ont proposé une version traduite de l'anglais et sans tenir compte de la chronologie,  pourtant essentielle des romans, avec un arrêt au sixième volume. Les ventes ne suivaient pas, malgré les couvertures agrémentées, au fil de la publication, de femmes de plus en plus dénudées. S'apercevant de la reprise de ces traductions en  poche, Philippe Bouquet contacta l'éditeur pour lui proposer une révision des premières traductions non encore rééditées et la traduction des quatre derniers titres, cette fois à partir de l'original suédois. Rivage nous propose aujourd'hui l'intégralité de cet indispensable "roman d'un crime", chaque ouvrage est précédé d'une préface (voire de deux !) dues à des auteurs célèbres de romans policiers. Un  effort a été fait pour améliorer l'aspect "suédois" des livres. Pourtant il reste encore des choses à revoir dans ce domaine, particulièrement en ce qui concerne les noms propres, même si celà ne gêne pas forcément le lecteur français !


Précisons encore que certains romans ont connu des titres différents lors de leur publication. On pourra regretter ici certains choix éditoriaux.



 SW1-3Roseanna : Le 8 juillet 1964, un corps de femme nue est repêché d’une écluse du Göta Canal lors d’une opération de dragage, près de Motala. L’inspecteur Ahlberg de la police locale est chargé de l’enquête, mais celle-ci piétine et il fait appel à ses collègues de Stockholm. Le renfort de Martin Beck, Lennart Kollberg et Melander ne fera pas avancer les choses : Personne ne semble connaître la morte et personne ne semble la rechercher. Le signalement de la jeune femme circule, tant en Suède qu’à l’étranger. Trois mois passent avant qu’un certain Kafka, policier à Lincoln, dans le Nebraska, n’identifie la victime : Roseanna McGraw, 27 ans, bibliothécaire, qui n’était pas rentrée d’un voyage en Europe. Beck retrouve sa trace en Suède : elle a séjourné à l’hôtel Gillet de Stockholm, avant de s’embarquer sur la Diana, un des bateaux transportant les touristes de Stockholm à Göteborg et qui avait à son bord 86 passagers. Roseanna ôtée du nombre, il reste 85 suspects. Parmi eux, un des chauffeurs du bateau, un certain Karl-Åke Eriksson-Stolt, déjà connu des services de police, est le premier soupçonné. Mais cette piste tourne court et les premiers témoignages recueillis près des passagers, dispersés aux quatre coins du globe, ne donnent pas grand chose. Beck se dit alors que les touristes ont du prendre des photographies et il se met à essayer de les collecter. Fin novembre, Kafka leur envoie un film qui va faire progresser les choses : on y voit, ici et là, la jeune femme en compagnie d’un homme, dont le visage reste cependant toujours masqué. Le second de la Diana leur indique que le bateau pouvait prendre, au hasard de ses arrêts, des passagers de pont. C’est dans cette direction que s’oriente maintenant l’enquête. Une serveuse reconnaît l’homme, mais elle ignore son nom. Elle indique à Martin Beck qu’une de ses collègues, Karin Larsson, le connaissait bien. Celle-ci est retrouvée à Växjö, mais elle nie connaître l’individu. Le commissaire pense qu’elle lui ment, par peur, et le lendemain, quand il veut reprendre contact avec elle, il apprend qu’elle est partie sans laisser d’adresse. En décembre, un policier de Stockholm, Lundberg, reconnaît l’homme recherché dans un bar. Il le suit et permet son identification : Folke Bengtsson. On l’arrête, mais il nie et on doit le relâcher. La police le file, en vain. Beck décide alors de lui tendre un piège et charge une jeune policière, Sonia Hansson, de l’aguicher. Trois semaines sont nécessaires avant que les pulsions de Bengtsson ne l’entraînent jusque chez Sonia où les policiers, un temps retardés par un accident de la circulation, réussissent à le maîtriser alors qu’il tente de tuer la jeune femme.
    Avec Roseanna débute la série que Maj Sjöwall et Per Wahlöö ont consacrée à Martin Beck. Celui-ci partage normalement sa vie entre son travail et sa famille, mais le premier a tendance à prendre un fâcheux ascendant sur la seconde. Quand Beck quitte des tâches plus déprimantes les unes que les autres, c’est pour rentrer chez lui et subir les critiques de son épouse, toujours prompte à lui reprocher le temps passé à l’extérieur et à le culpabiliser, comme si ce n’était pas déjà fait, à propos de ses deux enfants qu’il ne voit pas grandir. Entre surconsommation de cigarettes et mauvaise alimentation, la santé de Beck commence déjà, elle aussi, à se dégrader. Notons encore que cette première enquête débouche sur un cas individuel, le meurtre étant effectué par un homme qui ne supporte pas l’attitude et les manières des femmes sexuellement libérées, ce qu’il considère comme de l’impudeur et de la provocation.



SW2-2L’homme qui partit en fumée : Martin Beck est contacté par le Ministère des Affaires étrangères qui désire lui confier une mission très particulière : retrouver le journaliste Alf Matsson, spécialiste des pays de l’Est, qui a disparu à Budapest. Beck se rend en Hongrie, descend dans l’hôtel où Matsson avait laissé ses affaires, se rend à l’auberge de jeunesse où il avait passé la nuit précédente, puis dans une pension à Ujpest où loge une certaine Ari Boeck avec qui le journaliste aurait été en rapports. Le policier suédois est ensuite abordé par son collègue local, Vilmos Szluka, avec qui il sympathise. Une nuit, alors qu’il flâne en ville, Beck est attaqué sur un pont par deux individus. Il est sauvé grâce à l’intervention de Szluka et de la police hongroise. Ses agresseurs sont deux Allemands, Tetz Radeberger et Theodor Fröbe, des relations d’Ari Boeck, qui, sous couvert de leur fonction de guides touristiques, se livrent à du trafic de haschisch. Matsson leur revendeur pour la Suède, mais ils affirment ne pas l’avoir vu récemment. Beck n’a plus qu’à rentrer en Suède, où il se remet à fouiller du côté des journalistes et amis d’Alf Matsson…
    Beck, qui est maintenant depuis 23 ans dans la police, est parti rejoindre sa famille (sa femme, sa fille de 15 ans Ingrid et son fils Rolf, 11 ans) dans l’archipel pour ses vacances d’été. C’est là qu’on le retrouve pour lui confier une mission en Hongrie. Cinq jours à l’hôtel Duna et quelque temps pour résoudre l’affaire à Stockholm et il pourra reprendre le chemin de son île de la Baltique.

   

SW3-3.jpgL’homme au balcon : Juin 1967, la police de Stockholm est à la recherche d’un rôdeur qui agresse les gens dans les parcs pour leur dérober leur argent. Mais un jour, c’est le corps Eva Carlsson, huit ans et demi, qui est retrouvé dans le parc Vanadis. La fillette a été étranglée et violée. Peu après, dans un autre parc, c’est la jeune Annika qui est retrouvée morte, victime des mêmes sévices. Les indices des policiers étant des plus minces, ils accentuent leurs recherches du rôdeur : son champ d’action étant les parcs, il a pu voir quelque chose. Ils finissent par l’arrêter : il s’appelle Rolf Evert Lundgren et finit par accepter de collaborer. Une troisième fille est victime du tueur, Solveig. Peu avant sa mort, elle se promenait dans le parc où on l’a retrouvée avec le petit frère de son amie Lena Oskarsson, Bosse. Âgé de trois ans, ce dernier ne peut donner qu’un indice sur l’homme qui les a abordés : c’est son papa du jour. Les parents du bambin expliquent que leur fils était gardé dans la journée par Mme Engström et que c’est le mari de cette dernière qu’il appelait son papa du jour. Eskil Engström n’est malheureusement pas l’homme recherché, car il est décédé depuis quelque temps. La police a maintenant une vague idée de l’apparence physique du tueur…
    « On avait enfin un fil conducteur et, grâce au mécanisme impitoyable et parfaitement rôdé de la recherche policière, on n’avait pas tardé à débrouiller l’écheveau relativement peu compliqué du passé de Fransson. Les enquêteurs avaient déjà pris contact avec une centaine de personnes – voisins, commerçants, assistants sociaux, médecins, officiers, prêtres, administrateurs de sociétés de tempérance et bien d’autres encore. La silhouette se précisait rapidement. » Nous voilà ici au cœur des enquêtes de Martin Beck, rien de très spectaculaire, pas de flics héroïques aux déductions aussi lumineuses que subites, du travail routinier fastidieux et qui le plus souvent n’aboutit à rien, jusqu’au moment où un détail, une anecdote, un hasard va remettre les policiers sur la bonne piste. Dans le genre, je me demande si on a fait vraiment mieux !
    Page 39, Martin Beck lit un roman de Kurt Salomonson. Aurait-il récupéré celui qui figurait à l’inventaire des affaires retrouvées dans la valise d’Alf Matsson, page 184 de L’Homme qui partit en fumée ?


SW4-2Le policier qui rit : Le 13 novembre 1967, un peu après 23 heures, on retrouve un bus dont les 9 occupants ont été massacrés, vraisemblablement à la mitraillette. Huit sont morts, le dernier, Alfons Schwerin, grièvement blessé a été transporté à l’hôpital. Parmi les victimes se trouve un policier, Åke Stenström. Il n’était pas de service et ses collègues s’interrogent sur sa présence dans le bus et le fait qu’il ait été retrouvé avec son arme de service à la main. Était-il là avec un des autres passagers ? Filait-il quelqu’un ? L’enquête porte bien évidemment sur les victimes et la raison pour laquelle l’assassin a eu recours à tant de violence. Elle se circonscrit bientôt autour de trois points : ce que faisait Stenström, l’état de santé de Schwerin et l’identification d’un des passagers. S’agissant du second point, Einar Rönn, qui veille dans la chambre, d’hôpital a le temps de poser deux questions au blessé lorsqu’il reprend connaissance quelques instants avant de décéder : "Qui a tué ?" et "À quoi ressemblait-il ?" Les réponses reçues, respectivement "Dnrk" et "Samalson" ont de quoi laisser, pour le moins, perplexe.
    Maj Sjöwall et Per Wahlöö ne flattent pas leurs personnages : « Kollberg avec son arrogance, son côté avachi et sa tendance à l’embonpoint. (le) stoïque Melander dont l’apparence ne démentait en aucune façon l’axiome en vertu duquel les pires raseurs faisaient souvent les meilleurs policiers. Cet archétype de médiocrité qu’était Rönn, affublé de son nez rougeoyant. Gunvald Larsson, dont la stature colossale et le regard fixe étaient capables de flanquer une peur bleue à n’importe qui, et qui en était fier – ce qui était le plus grave. Martin Beck qui ne cessait de renifler (…), individu sinistre, grand, doté d’une figure maigre, d’un front large, de mâchoires lourdes et de deux yeux gris bleu au regard morne. » Pas de héros donc, mais des hommes capables de mener à bout la longue procédure qui va mener à la solution, à l’arrestation de l’homme qui a tué leur collègue. Tout sonne juste ici, psychologiquement comme historiquement. Et même s’il est daté, le roman, qui s’ouvre sur une manifestation contre la Guerre du Vietnam, n’a pas pris une ride, c’est ça le propre des grandes œuvres : à la fois témoigner de leur époque et être intemporelles.
    Pour l’anecdote signalons que le cinéma suédois dans les romans de Maj Sjöwall et Per Wahlöö n’est pas celui d’Ingmar Bergman, mais plutôt celui des portes qui « s’ouvrent toutes seules, lentement, comme poussées par une main invisible, avec un grincement qui vous sciait les nerfs comme dans un vieux film d’Arne Mattsson. » (L’homme qui partit en fumée, p. 67). Les enquêteurs sont même amenés à interroger un suspect dans les studios « où il jouait un petit rôle dans un film d’Arne Mattsson. » (Le policier qui rit, p. 305).
    Terminons en disant que la famille Kollberg s’est agrandie entre les deux derniers romans de la série : il est maintenant père d’une petite fille de deux mois, Bodil.

 

SW5-2La voiture de pompiers disparue : Le jeudi 7 mars 1968, Ernst Sigurd Karlsson, 46 ans, célibataire, travaillant dans les assurances, se tire une balle dans la bouche. Les policiers, appelés par un voisin, découvrent dans son appartement, outre son cadavre, deux mots griffonnés sur un bloc près du téléphone : Martin Beck. Le même jour, dans la soirée, Gunvald Larsson voit l’immeuble devant lequel il est planqué exploser. Il porte secours aux résidents pris dans l’incendie et en sauve plusieurs. Göran Malm, un trafiquant qu’il surveillait, semble être le responsable du sinistre, ayant tenté de se suicider au gaz. L’affaire est classée, à la surprise de Larsson qui ne croit pas à l’origine accidentelle du drame. Le légiste, qui pratique l’autopsie, va dans ce sens : Malm était mort avant l’incendie, et on retrouve sur place les restes d’un ingénieux dispositif, placé sous son matelas, et destiné à le faire sauter. La police oriente ses recherches vers le partenaire habituel de Malm en affaires louches, un certain Bertil Olofsson, qui s’est littéralement volatilisé. Un mois plus tard, le corps de ce dernier est retrouvé dans une vieille Ford au fond du port de Malmö, mais Per Månsson, qui dirige l’enquête sur place, ne l’identifiera que trois semaines plus tard, le cadavre étant resté très longtemps au fond de l’eau où il reposait bien avant la mort de Malm. L’enquête doit repartir à zéro à partir d’un élément qui avait intrigué les policiers dès le départ : un coup de téléphone aux pompiers leur demandant d’intervenir sur un incendie, mais les ayant conduit à une adresse de Solna identique à celle de Stockholm où avait lieu le sinistre…
    La voiture de pompiers disparue du titre peut donc renvoyer au véhicule envoyé à une mauvaise adresse, mais fait également référence au camion du même type qu’Einar Rönn a offert à son fils Mats et que ce dernier a égaré. Il ne sera retrouvé qu’à la fin du livre, grâce à l’intervention de Per Månsson ! Cette cinquième enquête voit l’arrivée dans le groupe des policiers du jeune et ambitieux Benny Skracke (il remplace Stenström mort quelques mois plus tôt). C’est son obstination qui permettra d’identifier l’homme ayant passé le mystérieux coup de fil téléphonique, c’est également son zèle et son inexpérience qui vaudra à Lennart Kollberg de se faire gravement poignarder à la fin de l’ouvrage. Åsa Torell, la compagne de Stenström, se remet peu à peu de la mort de son compagnon, et on la retrouve parfois gardant le fille des Kollberg. Martin Beck, quant à lui, se sent de plus en plus mal chez lui, au point que sa fille de seize ans maintenant lui lance un jour : Pourquoi ne pars-tu pas ?

 

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Meurtre au Savoy : Début juillet 1969, l’homme d’affaires Viktor Palmgren, 56 ans, est abattu au Savoy de Malmö, dans le restaurant où il dînait à la suite d’une journée de travail avec ses plus proches partenaires : un inconnu lui tire une balle dans la tête avant de sauter par la fenêtre et de repartir en vélo. Les activités plus ou moins louches de Palmgren font qu’en haut lieu on souhaite une élucidation rapide du meurtre et l’arrestation de l’assassin, c’est pourquoi Martin Beck est rapidement envoyé en Scanie. À Malmö, il retrouve deux vieilles connaissances, Per Månsson et Benny Skracke, muté là suite à l’incident qui a failli coûter la vie à son collègue Lennart Kollberg dans l’épisode précédent. Faute d’indices fiables, si ce n’est celui relatif à un homme aperçu sur les lieux qui aurait ensuite pris le ferry pour Copenhague et de là un avion pour Stockholm, où le duo Kvant-Kristiansson a raté son interception, la police se concentre sur les proches de Palmgren : Mats Linder, son bras droit et amant de la jeune femme de son patron Charlotte, Hampus Broberg, chargé d’affaires à Stockholm, et Ole Hoff-Jensen, qui exerce les mêmes fonctions à Copenhague…
    L’enquête, qui se déroule sur un laps de temps très court, durant un début de juillet caniculaire, permet à Maj Sjöwall et à Per Wahlöö de mettre à contribution la plupart de leurs personnages, mis à part Rönn et Melander déjà en vacances au moment du meurtre. En effet, nous retrouvons Beck, Månsson et Skacke à Malmö, Kollberg et Larsson à Stockholm (où ils devront enquêter sur Broberg et sa mystérieuse secrétaire, Helena Hansson) et l’habituel contact de Månsson à Copenhague, Mogensen. Les activités de Helena Hansson permettront même d’avoir la contribution d’Åsa Torell, entrée dans la police et affectée à la brigade des mœurs. Sans parler de la nouvelle bévue des duettistes Kvant et Kristiansson. Il faut quand même remarquer que, sans eux, il n’y aurait pas eu de livre : le coupable aurait pu être arrêté avant même la mort de sa victime (Palmgren n’est, en effet, pas décédé sur le coup, mais un peu plus tard à l’hôpital). Côté professionnel, Meurtre au Savoy insiste sur la lassitude et l’usure des policiers dans une société de plus en plus en déliquescence. On peut relire sur ce sujet les réflexions, fort pessimistes, de Kollberg (pages 140-141) ou celle de Larsson (pages 193-194). Côté personnel, Martin Beck a finalement franchi et le pas et, après le départ du domicile familial de sa fille Ingrid en janvier, il a lui-même déménagé, mettant fin à l’hypocrisie d’une vie qui n’avait de commune que le nom.


SW7-2.jpgL’abominable homme de Säffle : Le 3 avril 1971, alors qu’il est soigné à l’hôpital Sabbatsberg, un policier de soixante ans, Stig Nyman, est sauvagement assassiné à coups de baïonnette. Lennart Kollberg qui, lors de son passage parmi les parachutistes, a reçu la formation assurée par Nyman en dresse un portrait sans appel, « un sale type et flic de la pire espèce », ce qui lui a valu le qualificatif « d’abominable homme de Säffle », sa ville natale. L’enquête s’oriente donc vers la recherche d’individus ayant subi des mauvais traitements de la part de Nyman et qui se seraient vengés. Martin Beck questionne a plusieurs reprises l’épouse du policier qui lui avait confié que peu de gens étaient au courant de l’hospitalisation de son mari, tandis qu’Einar Rönn part à la recherche des plaintes déposées contre ses agissements douteux. Quand ils identifient le coupable, il est déjà trop tard : du toit d’un immeuble du centre de Stockholm, armé jusqu’aux dents, il tire sur tout ce qui ressemble à un policier.
Il est des enquêtes longues et difficiles, comme il y en a d’extrêmement courtes et c’est le cas de celle-ci qui trouve sa solution en 48 heures. L’histoire est simple, celle d’un homme qui disjoncte. En 1961, Åke Eriksson est policier quand sa femme meurt dans un commissariat du district que dirige Nyman. D’ailleurs, plus par négligence, que par mauvais traitements. Il ne s’en remet pas et finit par être renvoyé de la police. Il fait divers métiers pour gagner de quoi vivre, tout en s’occupant de sa petite fille. C’est quand celle-ci lui est retirée par les services sociaux que tout bascule. Le livre s’achève sur une scène d’action à la fois grandiose et pleine de dérision. Maj Sjöwall et Per Wahlöö introduisent ici une critique des méthodes à l’américaines, celles qui, de temps en temps, étaient et sont encore l’apanage de Gunvald Larsson, mais qui prennent ici une dimension nationale. Nous sommes alors dans un autre monde, avec hélicoptères et tireurs d’élite. La fusillade voit disparaître de la série – il fallait bien qu’il passe, avec son inséparable collègue Karl Kristiansson, par un endroit où il n’aurait jamais dû se retrouver – Kurt Kvant, première victime d’Eriksson, qui, un peu plus tard, blessera gravement Martin Beck qui avait entrepris de venir le déloger du toit. À part cela, la vie suit son cours et, comme on dit, les enfants poussent. Ceux de Kollberg, Bodil et Joakim ont maintenant trois ans et demi et un an. Ceux de Beck, 19 et 16 ans. Et si notre commissaire voit encore assez régulièrement sa fille, Ingrid, il ne fréquente guère son fils Rolf, qui vit toujours avec sa mère, Inga.




SW8-2-copie-2La chambre close : Le 30 juin 1972, une femme masquée braque une banque. Quand elle repart avec son butin, un client remontant de la chambre des coffres, tente de la neutraliser. Elle tire, le tue et s’enfuit. Le 3 juillet, Martin Beck reprend du service, après un arrêt maladie de plus d’un an (voir épisode précédent). La brigade de répression du banditisme étant en pleine effervescence – on attend un coup du duo Malmström-Mohrén -, la plupart des collègues de Beck y ont été envoyés en renfort, il se voit confier un dossier dont personne ne semble vouloir. Celui-ci concerne le « suicide » d’un manutentionnaire de 62 ans, Karl Edvin Svärd, tué d’une balle dans le cœur, dans un appartement entièrement fermé où aucune arme n’a été retrouvée.
    Il y a pratiquement deux romans dans La chambre close, celui relatif à l’affaire Svärd et celui tournant autour des braquages de banques. Dans le premier, Martin Beck se remet doucement à la tâche, à son rythme, sans pression particulière, mais méthodiquement. Au cours de ses investigations, il va faire une rencontre qui va redonner du sens à sa vie : celle de Rhea Nielsen, une femme de 37 ans, ancienne logeuse de Svärd. Dans le second, beaucoup plus trépidant, nous sommes dans la continuité de ton de la fin de L’abominable homme de Säffle, les interventions de la police sombrant dans le grand guignol. Nous avons, en particulier, droit à l’assaut donné à un appartement... vide. C'est digne des meilleurs films burlesques. Dans l’ensemble d’ailleurs, pour parler un peu vulgairement, on pourrait dire que tout foire, même si la police – du moins certains policiers – donnent encore de leur personne. Ainsi le traquenard tendu à Malmström-Mohrén à Stockholm, puisqu’ils attaquent une banque à Malmö, ou encore la mise en accusation du Filip Moritzon pour le meurtre de Svärd,  puisque ses aveux ont été enregistrés par Beck sur un magnétophone qui ne fonctionnait pas correctement. Reste que, finalement, le meurtrier finira néanmoins en prison… pour un crime, mais pas celui qu’il a commis ! En l’occurrence, celui qui ouvre le livre. Une certaine justice existe donc, même si elle a un côté, ô combien, aléatoire.
    Après la mort de son collègue Kvant, Karl Kristiansson a été associé avec un autre policier aux mêmes initiales, Kenneth Kvastmo, et aux compétences identiques, histoire, sans doute, de ne pas trop le perturber dans son service !

   Soucis de traduction ! Flash Gordon, le héros de la bande dessinée d’Alex Raymond,  est connu en France sous le nom de Guy l’éclair. Mais comment, page 24, intégrer cela dans le roman alors que les auteurs jouent sur les prononciations proches de Gårdon et Gordon. Par contre, p 74-75, la magie de la traduction des titres a joué dans les deux sens : le film avec Julie Harris, I am a camera, de Henry Cornelius, d’après Christopher Isherwood, 1955, est sorti en France sous le titre Une fille comme ça et, en Suède, il a eu droit à Vilda nätter i Berlin (Nuits sauvages à Berlin) !

   Pages 321-322, l’ouvrage que lit Martin Beck est Ut ur röken, traduction de Out of the smoke, de Ray Parkin (1910-2005), et non Parkins, qui parut effectivement chez Norstedt en 1963.


SW9-2.jpgL'assassin de l'agent de police : Début novembre 1973, Martin Beck se rend en Scanie, à Anderslöv (pas très loin de la ferme où est née Victoria Bruzelius, puis Benedictsson, puis Ernst Ahlgren, voir page 113), où une femme de 38 ans, Sigbrit Mård, a disparu depuis une quinzaine de jours. Il est accueilli par le policier local Herrgot Nöjd. Beck explore les deux seules pistes envisagées : celle du mari alcoolique de Sigbrit, dont elle était d’ailleurs séparée, et celle de son voisin, Folke Bengtsson, le meurtrier de Roseanna (voir le premier épisode de la série), qui s’est établi là après sa libération et qui ferait un coupable idéal, surtout aux yeux de Malm, le supérieur de Martin Beck. Le 11 novembre, le corps de Sigbrit est retrouvé dans une tourbière. Parallèlement, trois policiers surprennent, une nuit, de jeunes malfrats. Dans la fusillade qui suit, deux policiers sont blessés et le troisième décède peu après. Côté adverse, un certain Krister Paulsson est abattu, mais son complice, qui se révèle être Ronnie Kaspersson, prend la fuite. La police n’a de cesse que de mettre la main sur "l’assassin de l’agent de police"…
    Ce neuvième opus de la série s’inscrit dans la parfaite continuité des épisodes précédents. On y retrouve la critique d’une société qui s’éloigne de plus en plus des valeurs de la social-démocratie, avec ici, comme en prime, une description de l’hôpital de Malmö à faire froid dans le dos (voir page 271 et suivantes). Les nouvelles méthodes de la polices sont toujours fustigées par nos deux auteurs et Lennart Kollberg, de plus en plus mal à l’aise dans son travail, finit par envoyer sa lettre de démission. Côté enquête, la solution provient toujours du mélange routinier d’investigations fastidieuses et du coup de pouce du hasard. La dérision est également toujours de mise dans le livre, à l’image du policier qui ne succombe pas aux balles de ses agresseurs, mais à une mauvaise piqûre de guêpe. Voulant se protéger des balles échangées, il s’est jeté dans le fossé voisin et est tombé sur un nid de guêpes ! On poursuit donc un « assassin » qui n’a tué personne !




SW10-2.jpgLes terroristes : Le 7 mai 1974, le directeur de la police nationale organise une réunion préparatoire à la visite qu’effectuera un sénateur américain, franchement impopulaire, en Suède le 21 novembre de la même année. Sont présents : Stig Malm, chef de service de la direction nationale, Eric Möller, patron de la Sécurité et le commissaire Martin Beck, de la brigade criminelle. Ce dernier se voit chargé de la coordination de services devant intervenir le 21 novembre. Afin d’étudier une visite similaire, Gunvald Larsson est envoyé en mission dans un pays d’Amérique latine où, le 5 juin, il échappe de peu à un attentat. Le même jour, le procureur Sten Robert Olsson, dit Bulldozer Ollson, et l’avocat Hedobald Braxén, dit Pétard, s’opposent dans le procès de Rebecka Lind, 18 ans, accusée de tentative de hold-up dans une banque. Le lendemain, la brigade criminelle doit intervenir suite au meurtre du producteur de films pornographiques Walter Petrus, retrouvé gisant dans son sang chez sa maîtresse Maud Lundin. L’enquête se déroule parallèlement à la préparation de la journée du 21 septembre. Le groupe Beck craint tout particulièrement une mystérieuse organisation, l’ULAG, qui a déjà à son actif divers attentats de par le monde, tous plus meurtriers les uns que les autres. Et effectivement le groupe a déjà envoyé en Suède un certain Reinhard Heydt, secondé par deux Japonais et un Français répondant au nom de Levallois…
    Ce dernier roman de la série nous offre deux enquêtes, l’une qu’on pourrait qualifier de routinière (l’assassinat d’un personnage peu recommandable de producteur de films pornographiques aux méthodes douteuses et finalement assassiné par Sture Hellström, le père d’une jeune fille dont il a brisé la vie) et l’autre de caractère beaucoup plus exceptionnel (la mise en échec d’un attentat politique). Et que vient faire dans tout cela le procès de Rebecka Lind ? direz-vous. Le procès, en lui même, permet à Maj Sjöwall et à Per Wahlöö de s’attaquer à une justice à la solde du pouvoir et des nantis dans le cadre plus général d’un pays qui n’est « qu’une pseudo-démocratie régentée par une économie capitaliste et des politiciens cyniques, attachés à donner au régime l’apparence d’une sorte de socialisme de pure façade. » (page 66, mais j’aurais pu citer bien d’autres passages, p. 320, p. 441-442). Les dix romans illustrent donc bien le titre général de la série, « le roman d’un crime », celui de la social-démocratie qu’on a assassiné et les meurtriers courent toujours ! Ce roman montre également où l’injustice et la désespérance peuvent conduire : Sture Hellström et Rebecka Lind, n’ayant plus rien à attendre des « autorités », n’ont plus qu’à se faire justicier eux-mêmes, quitte à devoir se faire hors-la-loi. Mais quand on a déjà tout perdu, que reste-t-il ? Que faire d’autre quand il n’y a plus de justice ? Sur ce point, fondamental, on peut dire que le principal héritier, l’héritier idéologique, de Maj Sjöwall et à Per Wahlöö est Henning Mankell. Au fait, j’ai omis de vous dire que le désespoir de Rebecka Lind la conduit à assassiner le Premier ministre suédois, acte plutôt prémonitoire puisque qu’Olof Palme sera assassiné le 28 février 1986, soit onze ans après la publication des Terroristes.
    Côté série, Kollberg s’étant recyclé au Musée de l’Armée, Martin Beck est maintenant secondé par Benny Skracke, de retour de son exil scanien. Gunvald Larsson (qui a abandonné la lecture de S. A. Duse pour celle de Jul Regis) a également beaucoup d’importance dans le livre et Beck s’entend mieux avec lui, comme il commence d’ailleurs à apprécier Einar Rönn. Est-ce l’influence de Rhea Nielsen qui rend notre commissaire plus positif ? Ce dernier roman permet de croiser à nouveau quelques visages connus : Melander rappelé pour préparer la journée du 21 novembre, Nöjd venu renforcer les effectifs pour la visite du sénateur ou encore Åsa Torell qui participe à l’enquête sur le meurtre de Walter Petrus.


Bibliographie :


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SW1-0.jpg- Roseanna (Roseanna, 1965), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1970, 288 p. (rééd. Union Générale d'Editions (10/18, 1716), 1985, 1993 ; 10/18 (Grands détectives, 1716), 2004, 255 p. ; pré. Henning Mankell, Rivages (Rivages-Noir, 687), 2008, 313 p.)

 


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SW3-0.jpgSW3-1- Elles n'iront plus au bois (Mannen på balkongen, 1967), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1970, 245 p. (rééd. sous le titre L'homme au balcon, Union Générale d'Editions (10/18, 1717), 1985, 255 p. ; 10/18 (Grands détectives, 1717), 2004, 255 p. ; pré. Andrew Taylor, Rivages (Rivages-Noir, 714), 2008, 271 p.)

 

 

 


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SW4-0.jpgSW4-1.jpg- Le massacre de l'autobus (Den skrattande polisen, 1968), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1970, 278 p. (rééd. sous le titre Le policier qui rit, Union Générale d'Editions (10/18, 1718), 1985 ; France Loisirs, 1987, 268 p. ; Cercle du polar (Suspense), 2002, 240 p. ; pré. Sean & Nicci French, Rivages (Rivages-Noir, 715), 2008, 328 p.)

 

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- L'homme qui partit en fumée (Mannen som gick upp i rök, 1966), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1971, 236 p. (rééd. (trad. revue par Philippe Bouquet), Union Générale d'Editions (10/18, 1747), 1986, 220 p. ; pré. Val McDermid, Rivages (Rivages-Noir, 688), 2008, 262 p.)

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SW5-0.jpgSW5-1.jpg- Feu à Stockholm (Brandbilen som försvann, 1969), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1972, 286 p. (rééd. sous le titre La voiture de pompiers disparue (trad. revue par Philippe Bouquet), Union Générale d'Editions (10/18, 1746), 1986, 282 p. ; pré. Leif G. W. Persson & Colin Dexter, Rivages (Rivages-Noir, 723), 2009, 333 p.)

 

 

 

 

 

 

 

 

SW6-0.jpgSW6-1.jpg- Martin Beck et le meurtre du Savoy (Polis, polis, potatismos, 1970), trad. Michel Deutsch, Planète (La série de Martin Beck), 1972, 218 p. (rééd. sous le titre Vingt-deux, v'là des frites (trad. revue par Philippe Bouquet), Union Générale d'Editions (10/18, 1759), 1986, 249 p. ; sous le titre Meurtre au Savoy, pré. Arne Dahl & Michael Carlson, Rivages (Rivages-Noir, 724), 2009, 314 p.)

 

 

 

 

 

 

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- L'abominable homme de Säffle (Den vedervärdige mannen från Säffle, 1971), trad. & pré. Philippe Bouquet, Union Générale d'Editions (10/18, 1827), 1987, 250 p. (rééd. préf Jan Guillou & Jens Lapidus, Rivages (Rivages-Noir, 754), 2009, 280 p.)

 

 

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- La chambre close (Det slutna rummet, 1972), trad. Philippe Bouquet, Union Générale d'Editions (10/18, 1865), 1987, 416 p. (rééd. 1994 ; préf. Michael Connelly & Håkan Nesser, Rivages (Rivages-Noir, 755), 2009, 413 p.)

 

 

 

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- L'assassin de l'agent de police (Polismördaren, 1974), trad. Philippe Bouquet, Union Générale d'Editions (10/18, 1876), 1987, 382 p. (rééd. pré. Liza Marklund, Rivages (Rivages-Noir, 764), 2010, 408 p.)

 

 

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- Les terroristes (Terroristerna, 1975), trad. Philippe Bouquet & Joëlle Sanchez, Union Générale d'Editions (10/18, 1890), 1987, 471 p. (rééd. 1994 ; pré. Anna Holt, Rivages (Rivages-Noir, 765), 2010, 548 p.)

Par élan
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Jeudi 20 janvier 2011 4 20 /01 /Jan /2011 11:20


4Crimes

 

Voilà quatre nouvelles policières qui ont de quoi intriguer. Ici, le célèbre peintre Anders Zorn (1860-1920) est soupçonné de meurtre. Là, un certain Nils Holgersson se retrouve en poste au commissariat d’Ystad, quelques années avant que Henning Mankell n’y installe le maintenant célèbre Kurt Wallander. Plus loin, c’est l’œuvre d’un écrivain qui se retourne contre son créateur. Enfin, un banal accident de la route va connaître des rebondissements pour le moins inattendus.

 

Voilà quatre nouvelles ancrées dans la vie suédoise, entre les références à Anders Zorn et Selma Lagerlöf, la campagne qui se désertifie et les oppositions entre la côte est et la côte ouest du pays.

 

Ce qui réunit ces nouvelles, écrites par quatre spécialistes du roman policier : Ulf Durling (1940-), Jan-Olof Ekholm (1931-), Uno Palmström (1947-2003) et Olov Svedelid (1932-2008), c’est certainement un humour qui ne se dément jamais et la présence, dans chacune d’elles, de femmes qui n’ont pas froid aux yeux.

 

ISBN 978-2-909027-82-1 - 79 pages - 8 euros.

 

 

 

Moberg.jpg

Vilhelm Moberg (1898-1973) travaille comme journaliste de 1920 à 1927, date où il publie son roman Les Rask et à partir de laquelle il se consacre entièrement à son œuvre littéraire. Romancier réaliste, il s’attache surtout à la vie paysanne présente ou passée comme dans La femme d’un seul homme ou À cheval ce soir. Tout en étant situé au XVIIe siècle, ce dernier ouvrage n’en est pas moins une violente protestation contre l’oppression nazie. De même que d’autres écrivains prolétariens, il a écrit une grande trilogie autobiographique : Mauvaise note, Insomnie, Donnez-nous la terre. Son chef-d’œuvre est le cycle romanesque qu’il a consacré aux paysans de sa province natale, le Småland, qui émigrèrent aux Etats-Unis : c’est la tétralogie La saga des émigrants (1952-1963). Son solide talent épique ne l’a pas empêché d’écrire également des pièces de théâtre où il a souvent choisi la satire. Durant ses dernières années, ses attaques contre le pourrissement de la justice, le fonctionnarisme et ses intrigues ont occupé une large partie de son temps.

Sa pièce Les violences de l’amour (Våld, 1933) traite des relations humaines et plus particulièrement du mariage devenu une institution sociale fort éloignée de tout sentiment d’amour, de toute honnêteté, de toute vérité. La pièce oppose en quelque sorte les hypocrites aux idéalistes, le mensonge à la vérité. La domestique, Elsa, s’en aperçoit et lance, comme une mise en garde : « Il ne faut pas chercher à savoir la vérité, ça ne sert qu’à vous faire souffrir. » Mais il est déjà trop tard. N’est-il pas d’ailleurs toujours trop tard ? Est-il, pour tous, possible de vivre sans idéal ? Peut-on vivre ensemble sans mensonge ? Et, plus généralement, peut-on vivre harmonieusement et sereinement avec les autres ? Ossian Granbäck en doute et en appelle à vivre seul, toute relation humaine étant quelque part violence faite à l’autre. Mais, là encore, n’est pas trop tard ? Et est-il tout simplement possible de vivre hors du monde ?

ISBN 978-2-909027-84-5 -93 pages -9 euros.




Varnlund.pngRudolf Värnlund (1900-1945) a grandi dans le quartier populaire de Söder et a travaillé comme typographe avant de se lancer dans l’écriture. Il débute en littérature avec un recueil de nouvelles, Trépassés (1924). Il a été, avec Vilhelm Moberg, le principal dramaturge de l’école prolétarienne suédoise. Sa première œuvre dramatique, La Sainte Famille, date de 1932. Publiée en 1939, la pièce U39 a vu ses répétitions interrompues par le début de la Seconde Guerre mondiale – elle sera finalement créée, dans une mise en scène d’Ingmar Bergman, en 1943, puis adaptée au cinéma en 1952, par Hampe Faustman.

    U 39 s’ouvre sur une scène collective où des épouses et des mères attendent, dans l’angoisse, qu’on leur fournisse des nouvelles de leurs maris ou de leurs enfants, alors même que les souvenirs des disparus remontent comme pour combler le vide créé par un temps qui semble s’être arrêté pour elles. L’auteur va ensuite isoler quelques membres de la famille Hall pour nous livrer, outre des réflexions plus générales sur l’existence quand elle est confrontée à un drame (la culpabilité, les regrets), une méditation sur la guerre, « cette folie entre toutes les folies », et sur la responsabilité, l’engagement (Gunnar doit-il, peut-il fuir ?). Avec ses accents pacifistes, ce drame est donc toujours d’actualité dans un monde où les conflits se multiplient aux quatre coins de la planète.

 

ISBN 978-2-909027-83-8 - 94 pages - 9 euros.

Par élan
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Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 14:59

 

Philippe Bouquet : et encore dix ans de traductions !

 

Le magnéto tourne… Le " coupable " – c’est un récidiviste – est en face de nous pour un troisième " interrogatoire ".

 

Suite des épisodes précédents, voir L’Année scandinave 1989 (p. 71-93) et Nouvelles du Nord, n° 13 (p. 71-80).

 

- Nous voilà arrivés à évoquer les dernières dix années de plus d’une trentaine consacrées, entre autres choses, à la traduction.

- Trente-deux, puisque j’ai commencé en 1977, juste après ma thèse. Je vais bientôt pouvoir dire trente-trois… et prendre ma retraite.

 

- On peut s’arrêter de traduire, comme cela, brutalement ?

- J’aurai du mal à le faire, tant qu’il me restera un rien de lucidité et de force physique, mais peut-être ralentir un petit peu.

 

- Si on regarde ces dix dernières années, l’auteur que tu as le plus traduit c’est Björn Larsson.


Larsson1- C’est vrai et c’est une belle aventure. J’ai découvert Björn en traduction, je dis bien en traduction, en lisant Le Cercle celtique en français, comble de l’ironie, mais je ne l’ai pas regretté, bien au contraire. C’est ce qui m’a permis, lorsqu’il est venu aux Boréales, d’établir le contact avec lui. Là, je n’ai pas été déçu, pas du tout. Nous avons tout de suite été sur la même longueur d’ondes et il m’a proposé de m’envoyer son prochain roman et, ce livre, c’était en fait Long John Silver, un des grands éblouissements de ma vie. Au bout de cinquante pages, je me suis dit : "Pourvu que je traduise ce livre !" Le premier était paru chez Denoël et, normalement, ce n’était pas à moi de continuer. Par un curieux hasard éditorial, après un savant détour par Francfort, le livre a été acheté par Grasset, qui avait eu connaissance de ma note de lecture. Ce n’est pas très honnête de "piquer" un auteur à une de ses consœurs, mais comme, à l’inverse, le coup m’avait été fait pour Mankell… J’ai eu un plaisir énorme à traduire Long John Silver, cela a été un enchantement du début à la fin. Et puis tout s’est enchaîné, Le Capitaine et les rêves puis Le Mauvais œil pour lequel je garde une petite tendresse. Ce livre a été tellement mal accueilli dans la presse française – pas accueilli du tout, en fait – car, présenté comme le polar qu’il n’est pas, il est passé totalement inaperçu. J’avais prévenu Björn : où cela fera du bruit dans Landerneau ou, plus probablement, cela va passer comme une lettre à la poste. Et puis la couverture est la plus laide jamais conçue sur une de mes traductions.

Larsson3 

- Les couvertures des deux Per Wahlöö n’étaient pas terribles.

- C’est vrai, mais il s’agissait d’une publication très marginale. Chez Grasset, sortir un livre avec une couverture semblable, c’est un véritable défi à la vente. Il y a eu ensuite La Sagesse de la mer qui est le livre de Björn qui m’a donné le plus de mal à traduire. Heureusement que je pouvais interroger l’auteur ! Le terrien invétéré que je suis a eu beaucoup de mal avec le vocabulaire maritime.

 

- Il y avait quand même eu Les Hommes de l’Émeraude, dans le même domaine.

- C’était bien loin et ce n’étaient pas les mêmes termes. Il s’agissait d’un cargo, à vapeur donc, et là c’est de la marine à voile, encore plus précis, plus technique. Et puis je suis beaucoup plus à mon aise avec un univers de fiction qu’avec le factuel. Mais c’est une bonne petite leçon. Et puis il y a eu La Véritable histoire d’Inga Andersson et Besoin de consolation, que je n’ai pas traduit, je le rappelle. Je suis seulement intervenu au niveau de la relecture, à la demande de Björn, sur le plan linguistique et stylistique. J’ai donc une toute petite part dans ce livre qui constitue un curieux pendant au mien (Tankar vid en prisutdelning). Après avoir lu celui de Björn, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire : "On a fait la même chose, sans le savoir. Pas tout à fait, bien sûr, mais on commence par un bilan de notre vie, un retour autobiographique sur ce qu’on a été, qui explique pourquoi et comment on est devenu ce qu’on est. Ensuite, tu prends le thème de la liberté, moi celui de la littérature et on le traite de façon totalement existentielle. Toi, comment vivre la liberté, et moi, la littérature (suédoise)." J’ai trouvé un parallélisme flagrant entre ces deux livres, résultat d’une belle amitié, peut-être.

 

- L’aventure s’est poursuivie avec Björn Larsson par la traduction d’Aniara.


Martinson8
- Un jour, Björn m’a dit : "Et si on traduisait Aniara ensemble ?" Je lui ai demandé : "Répète, s’il te plait. Surtout le dernier mot : ensemble. C’est celui là qui m’importe. Comme ça, on pourrait y penser. Avec toi, j’aurais le courage." J’étais angoissé à l’idée de me perdre dans cette œuvre gigantesque, énorme, incommensurable. À deux, cela a été une belle expérience, très agréable, avec beaucoup d’allers-retours, échanges par mail et séances de "brain-storming". On a vraiment travaillé ensemble. Dommage que la publication ne se soit pas très bien passée, avec la suppression de notre avant-propos et la modification de nos notes, devenues "glossaire" et incluant des choses qui ne sont pas de nous, la présentation en feuilleton avec poèmes à la suite et vers brisés (contrairement à ce que j’avais spécifié et qui avait été convenu). J’ai failli exiger qu’on retire nos noms, je ne l’ai pas fait à la fois pour Björn et parce que c’était un travail très important pour moi. Mais c’est une expérience désagréable que de recevoir, la veille du départ du livre chez l’imprimeur, un mail de mise devant le fait accompli. J’ai surtout eu honte pour les héritières de Martinson, ses filles, qui sont soucieuses de faire connaître leur père et qui versent leurs droits d’auteur à un fonds qui doit servir à diffuser son œuvre. Elles tranchent sur le commun des héritiers, qui cherchent surtout à tirer profit de leur ancêtre. J’étais très mal à l’aise, quand j’ai remis son exemplaire à Harriet Martinson (qui est professeur de français, d’ailleurs), et je lui ai présenté des excuses. En plus, j’avais obtenu d’elle qu’elle fasse preuve de "compréhension" sur le plan financier et elle a consenti des conditions qu’on ne saurait imaginer à propos d’un prix Nobel de littérature.

 

- Aniara n’est pas une œuvre facile, mais elle est encore très populaire en Suède.

- Oui, c’est très spécial, c’est une des grandes œuvres du XXe siècle, qui a donné lieu à un opéra de K B Blomdahl et, plus récemment une adaptation musicale de Carl-Axel Dominique. Elle vit encore, en effet, et aurait mérité un autre traitement en France – et une plus belle couverture, elle aussi.

 

- Un dernier mot sur Björn Larsson : a-t-il un livre en préparation ?

- Oui, il se lance à son tour dans le polar mais plutôt pour s’amuser, ce ne sera pas un polar comme les autres, il sera très littéraire, avec de la parodie dans l’air.

 


- Revenons un peu sur Harry Martinson.

Martinson6- J’ai traduit Il faut partir, enfin je voulais intituler le livre Partir !, pour essayer d’être proche du texte. Là encore l’éditeur, le même, a mis son grain de sel et a dit : "Non, ça s’appellera Il faut partir, parce que Blaise Cendrars a dit : Il faut partir." Mais Cendrars, c’est Cendrars et Martinson, c’est Martinson, il n’a pas eu besoin de l’excuse de Cendrars pour écrire ! C’est vraiment incroyable de bêtise. De même La Société des vagabonds est un titre stupide pour Le Chemin de Klockrike, qui est très beau et ne risque pas de faire double emploi.

 



- D’autant plus que ce Chemin de Klockrike a un sens important dans le livre. Il est, en quelque sorte, l’aboutissement de toute la philosophie du vagabondage du personnage principal, Bolle.



Martinson7- C’est totalement inadmissible. Là aussi, j’ai protesté mais on m’a alors objecté que… "le titre ne fait pas partie de la traduction" - je cite mot à mot ! A hurler de rire ou de… je ne sais pas quoi au juste, comme Martinson l’aurait fait s’il avait vu cela. Enfin, j’ai remis au goût du jour le texte français qui avait un peu vieilli, comme c’est le cas pour toutes les traductions, et ce le sera aussi pour les miennes à l’avenir. C’était un travail agréable. Mon seul regret est de ne pas avoir réussi à placer Kap Farväl. C’est ce qu’il a écrit de plus beau. Il y a des passages magnifiques, c’est du Martinson au plus haut niveau, certainement très dur à traduire. Un éditeur suisse qui m’a contacté mais il ne veut pas commencer par celui-là. Il voudrait d’abord faire Utsikt från en grästuva, pas un mauvais livre, mais plutôt de réflexion… mais cela fait un an et demi que c’est en projet, alors je pense que c’est enterré comme le reste. Martinson est un peu en plan maintenant. Dommage, mais ce n’est qu’un cas parmi tant d’autres.

 



- Parmi tes traductions des dix dernières années, il y a un livre que j’aime beaucoup, mais qui est passé assez inaperçu, c’est celui de Peter Mosskin Après la guerre.

- En effet, c’est un beau livre. Moi aussi, je regrette qu’il ait été si peu remarqué. Peter, je l’ai rencontré à plusieurs reprises, c’est un type très agréable, qui déborde d’idées. Il est l’auteur d’un livre remarquable sur Brel et Brassens, dans lequel il fait un parallèle entre les deux, mais en sens contraire : tout ce que Brel est, Brassens ne l’est pas. C’est épatant. C’est un livre d’une grande sensibilité, surtout quand on sait que c’est un Suédois qui a fait sien un Sétois comme Brassens. Et en plus, il traduit des chansons des deux. J’aurais bien aimé voir ce livre publié en France, mais c’est spécial, il faut quasiment passer par le show business, et quand on sait ce que c’est déjà que le monde éditorial… Faute de cela, je me suis rabattu, en quelque sorte, sur un autre de ses livres que j’ai beaucoup aimé dès le début parce qu’il est franco-suédois, c’est l’histoire d’un jeune homme dont la mère est française et le père suédois, et qui vit en France comme un Suédois. Je lui ai dit : "Ton livre est franco-suédois, il faut qu’il existe en français." Ce n’est même pas toute l’histoire. Après avoir lu son livre, je lui ai fait une petite critique, regrettant qu’il n’y ait pas plus de dialogues pour le rendre un peu plus vivant. Presque par retour du courrier, j’ai reçu des dialogues "additionnels" à insérer dans une éventuelle édition française ! Je les ai gardé précieusement et, quand le projet a abouti chez Phébus, je les ai utilisés. Mais ce n’est pas tout. À la traduction, je me suis aperçu que ce livre était écrit de façon invraisemblable. Peter ne va jamais jusqu’au bout de ses idées, dans ses phrases. Il s’arrête toujours à mi-chemin, il suggère, il lance quelque chose mais ne le dit pas vraiment. Pour traduire, c’est assez affreux, on n’est jamais sûr de ce qu’il veut dire. Comment traduire une phrase, si tu as seulement la moitié du sens de cette phrase ? Je lui ai envoyé des SOS et même tellement qu’il m’a dit : on va modifier. Et il a réécrit des phrases entières, parfois des paragraphes. J’ai donc rédigé une note avertissant le lecteur bilingue que ce livre n’est pas une traduction "stricte" de l’original mais que, avec l’auteur, nous avons modifié le texte pour sa parution en français. Et, au total, cela donne un livre aussi franco-suédois que le héros. C’était une belle expérience, c’est dommage que je n’aie pu traduire d’autres Mosskin. Mais il y a tellement d’autres livres à traduire…

 

- Chez le même éditeur, L’homme qui voulait être Simenon, de Marianne Jeffmar, a été plus remarqué.

Jeffmar1- Je ne sais pas trop quel a été le succès réel, je n’en ai pas trop entendu parler. C’est un livre intelligent, construit en abîme sur le personnage de Simenon, qui devient une sorte de pousse-au-crime. Qu’il veuille bien nous le pardonner, à l’auteur et à moi ! C’est un livre intelligent, très subtil, très bien composé. Digne de son auteur. Cette fois, j’ai bien aimé la très belle couverture. Avoir pris Magritte, avec le personnage en creux, c’était excellent. Marianne continue à écrire et elle m’a récemment fait la surprise de me mentionner dans un livre qu’elle a écrit et qui présente les gens qui lui ont dédié un livre écrit en suédois. Il se trouve que je l’ai fait avec Tankar vid en prisutdelning et elle m’a donc rendu la pareille. Elle me fait l’honneur de me consacrer deux pages dans ce livre, où elle tend la main à beaucoup de gens qu’elle a connus.

 



- Rebecca a eu moins de succès.


Jeffmar2- L’éditeur ne m’avait pas envoyé de compte rendu de vente comme il devait le faire et, quand je le lui ai demandé, j’ai appris qu’il en a vendu 29 exemplaires en 5 ans. Absolute worstseller. Parmi tous les worstsellers que je collectionne, c’est celui qui emporte la palme. Quand on me demande maintenant quel est mon bestseller, je réponds que je ne sais pas, mais mon worstseller je le connais.

 

- Marianne Jeffmar a écrit des romans policiers qui n’ont pas retenu l’attention de éditeurs français, malgré la vague actuelle du polar suédois.

- C’est dommage, ses policiers sont bons, surtout ceux sur Suzanne De Dekker. Mais les premiers qu’elle a écrits (car c’est par là qu’elle a débuté) ne sont pas mauvais non plus. J’en profite pour signaler que j’ai découvert récemment Fredrik Ekelund, qui est un excellent écrivain généraliste mais qui a écrit trois bons polars qui sont branchés sur la lutte des classes. Ce qui me plaît beaucoup. Je les ai proposés à Gaïa, qui tarde à me répondre. Je ne sais pas ce que ça va donner, sinon j’essaierai de revenir à la charge par ailleurs. Il y a de très bons polars suédois inédits, alors que de très mauvais sont traduits.

 

- Karin Alvtegen est parmi les bons auteurs.

Alvtegen2- Ce n’est pas moi qui l’ai découverte, on me l’a proposée. Son premier roman ne m’a pas enthousiasmé. Le personnage de la jeune soixante-huitarde attardée n’était pas génial. Mais elle s’est vite améliorée et le second est bien meilleur et encore plus le troisième, avec ses deux destins de femmes qui se croisent. Karin s’améliore de volume en volume, ce qui est une très bonne chose. Cela vaut mieux que l’inverse, qui se produit parfois. C’est bien qu’elle continue, même si ce n’est pas moi qui la traduis maintenant.

 


- Pourtant, généralement, un traducteur suit ses auteurs.


Alvtegen3- Ici se place un triste épisode de ma vie de traducteur. Quand j’ai reçu le second volume sur épreuves, je ne l’ai pas reconnu. Je lis la première phrase. Tiens, curieux. La seconde : bizarre. La troisième, là je suis sûr, ce n’est pas possible que j’aie écrit cela. Je me reporte donc à mon texte, sur l’ordinateur. Et, dans le premier chapitre (une vingtaine de pages), je trouve seulement… une demi-douzaine de phrases qui sont vraiment intactes. Alors, je prends le téléphone et je fais l’imbécile : "- Vous vous êtes trompé d’envoi ! – Ah, je ne comprends pas, vous êtes bien Philippe Bouquet et c’est bien le livre de Karin Alvtegen, n’est-ce pas ? – Oui, mais ce n’est pas mon texte ! – Ah oui, c’est vrai, on l’a réécrit, parce que votre traduction était rugueuse. – Rugueuse, dites-vous ? Mais vous n’avez jamais pensé que le texte pouvait être rugueux ? Si vous pouvez dire rugueux, c’est que vous avez comparé avec l’original ? – Non, bien sûr, nous ne lisons pas le suédois." Et alors, j’ai eu droit à l’argument sidérant : "Mais nous savons ce que veut le lecteur." Bingo ! C’est vrai, je sais seulement ce qu’il y a dans le texte, excusez-moi. Je comprends que vous soyez déçus mais, dans ces conditions on ne peut pas travailler ensemble, puisque nous avons des bases différentes. Alors ou bien vous me renvoyez mon texte commenté comme il est d’usage, ou bien vous publiez celui-ci, mais alors je prends un pseudonyme. Je profite de cette interview pour donner un exemple. C’est un couple qui bat de l’aile et une dispute s’amorce. L’un des deux demande à l’autre ce qui ne va pas et celui-ci répond : "Vi har inte kul längre", ce que j’ai traduit, pour essayer d’être aussi bref et familier, sans être vulgaire, genre ras-le-bol : "C’est plus dôle, nous deux." Dans la version "non rugueuse", "améliorée", c’est devenu : "Nous ne nous amusons plus beaucoup ensemble." En effet, ce n’est plus très rugueux, le seul ennui, c’est que, si tu dis ça à ton conjoint, il va pouffer de rire et comment faire une scène de ménage, alors ? Quand on en est là, obligé de dire à un éditeur de respecter le livre qu’il va publier, c’est un peu triste, non ? Ou alors, pourquoi ne l’écrit-il pas lui-même ? S’il sait si bien ce que veut le lecteur. Ce serait plus rapide et moins cher. Et il n’aurait pas affaire à un idiot de traducteur qui sait seulement ce qu’il y a dans le texte. Tu vas me dire qu’il est curieux que j’aie traduit le troisième et que je l’aie signé. Mais il se trouve que le contrat était déjà passé et on m’a assuré qu’on me consulterait avant de modifier mon texte. En retour, je les ai assurés que, s’ils recommençaient moi aussi ! Et, cette fois, cela s’est bien passé. Mais la collaboration s’est arrêtée là.

 

- Il y a eu le même genre de problèmes avec la traduction du roman d’Åsa Larsson. Sur la couverture figure un deuxième nom : Paul Dott.

Larsson A- Des problèmes encore pires. Je ne connais pas Paul Dott, à mon grand regret. Car il a beaucoup travaillé sur mon texte, à coups de dictionnaire de synonymes. Il a changé presque tous les mots, pour ne pas que l’éditeur puisse être accusé d’avoir publié une traduction qu’il a…refusée. Il a dû y passer pas mal de temps, ce qui a sans doute entraîné un surcoût, venant en déduction de ce qui a été gagné en refusant de me payer le troisième tiers, sous prétexte des fautes de français que je commettais. Quelles fautes ? Eh bien, je disais : congé de maladie alors qu’il faut dire : congé-maladie. Serait-ce un mot composé ? À ce moment-là, la maladie est un congé (ou le congé une maladie) ! Et pourquoi le Robert dit-il "congé de maladie" ? Vérifiez, si vous ne me croyez pas. Autre chose qu’on m’a reprochée : indicatif sonore. Mais monsieur, on dit jingle. Ah c’est vrai, j’oubliais que je traduisais vers l’anglais ! On m’a aussi reproché de faire se tutoyer deux personnes qui s’interpellaient dans la rue. Mais comme l’une appelle l’autre par son prénom, j’ai pensé que ce n’était pas inadmissible. J’en profite pour parler de ce problème parce que je le rencontre de façon récurrente, particulièrement dans les romans policiers. En Suède, tout le monde se tutoie, même le roi : " Comment vas-tu, Votre Majesté ?" C’est bizarre, mais c’est comme ça. Or, en France, quand un policier tutoie un suspect, c’est une marque de mépris socio-raciste. J’évite donc cela. Je commence par le vous et je profite de ce que l’enquêteur s’échauffe un peu pour passer au tutoiement, sous l’effet de l’énervement. Pire encore dans le cas inverse : un suspect tutoyant un agent de police est bon soit pour une inculpation pour offense à un détenteur de l’autorité publique, soit pour un passage à tabac. Je suis donc obligé d’employer le vous. Je suis désolé, mais je traduis un tu par un vous, même si j’ai un peu conscience de fausser les rapports. C’est pourquoi, quand j’ai l’occasion, je la saisis. Quand une personne en interpelle une autre par son prénom, par exemple. Je reviens maintenant à mes moutons pour dire que j’ai refusé de faire des fautes sur ordre pour plaire à quelqu’un qui a le privilège d’être directeur de collection. Sanction de cette grave offense : refus de la traduction et du paiement du solde ! J’avais raison sur les trois quarts de ce qu’ils me reprochaient : impardonnable. Je subodore d’ailleurs que le but était de me forcer à refuser leurs ordres, pour économiser quelques sous. Quitte à devoir changer un mot sur trois, ensuite.

 

- Venant de Gallimard, une telle mesquinerie choque le petit éditeur que je suis.

- C’est un des plus pingres, rassure-toi. Et, ce personnage, je ne suis pas le seul à avoir eu des ennuis avec lui, d’autres traducteurs ont connu le même sort. Le livre est sorti avec un titre très ancienne série noire, Horreur boréale. Quand j’ai reçu le livre, j’ai ricané : Ah, ah, très drôle ! Je renie toute paternité du titre et si j’ai laissé mon nom pour la traduction, c’est en exigeant la mention "revu et corrigé par…" ou quelque chose d’analogue… et c’est ainsi qu’est arrivé Paul Dott, que je ne connais toujours pas et ne souhaite pas connaître.

 

- Un roman de Leif Persson a écopé d’un titre du même acabit, du genre de ceux des polars de Mauri Sariola, naguère au Masque.


Persson2- C’est grotesque et ça n’a rien à voir avec l’original : Un autre temps, une autre vie, qui convenait bien au livre, qui se passe à deux périodes différentes, deux moments de la vie en Suède. Le titre était poétique, mais le livre est plutôt au ras des pâquerettes. Persson est ce qu’il est, c’est un personnage, un professeur à l’Ecole de police qui n’arrête pas de dire du mal de la police. Pour oser dire ce qu’il dit sur la police suédoise, il faut se sentir intouchable, ce serait impossible chez nous. Ses romans sont longs, très longs. Il a en plus la fichue habitude de remonter à Hérode à propos de tout, de tout expliquer par le détail. Et puis il y a autre chose qui est irritant. Dans les dialogues, il y a sans cesse une dichotomie entre ce que les personnages disent et ce qu’ils pensent. Ils pensent toujours exactement le contraire de ce qu’ils expriment. On peut l’admettre parfois, mais quand c’est systématique... C’est bien d’en avoir traduit deux, mais pas plus.




 Smedberg

- Åke Smedberg est-il un auteur de polars ?

-
 C’est à peine du polar, en particulier celui que j’ai traduit. C’est plutôt une étude psychologique sur la disparition, sur le fait de disparaître et les motifs de le faire. Bien sûr, il y a une petite enquête policière, mais ce n’est pas l’essentiel. C’est un bon livre, même si ce n’est pas le meilleur qu’il a écrit, sur le curieux besoin qu’ont certaines personnes de disparaître. J’aime bien Smedberg. Mais ce que je préfère, ce sont ses nouvelles. Là, il y a quelques petits chefs-d’œuvre. Il a publié un recueil qui s’appelle Vent et que j’aurais bien aimé traduire. Encore un de mes regrets.









 
- On parlait du pire dans le roman policier. Åke Edwardson l’atteint parfois.

Edwardson5- Là, je dois dire que j’ai traduit presque sans y penser. C’est le degré zéro du polar, en particulier Voile de pierre. C’est d’une indigence ! Sans aucun intérêt. Son vocabulaire est d’une pauvreté affligeante et truffé d’anglais, circonstance aggravante. Il y a des moments où le personnage se met à penser en anglais. Il y a bien 10% du texte en anglais Quand j’ai rendu mon texte, j’ai donc mis : traduit du suédois et de l’anglais. Car, si je n’avais pas compris l’anglais (mais il aurait aussi bien pu s’agir de chinois, si le snobisme avait soufflé en ce sens), je n’aurais pas pu traduire le livre, n’est-ce pas ? L’éditeur a refusé : il paraît que ce n’est pas possible de faire figurer cela. J’avoue que je ne vois pas pourquoi. Là aussi, ça s’est gâté et je n’ai pas continué. Mais, là, je ne le regrette pas.

 






- Aino Trosell et Kjell Eriksson sont plutôt à ranger dans tes satisfactions, au contraire, n’est-ce pas ?

Eriksson- D’autant plus que je suis à l’origine de leur arrivée en France. Ils m’ont plu immédiatement, ces deux-là. Ce sont des héritiers de la veine prolétarienne, qui se sont mis au goût du jour en réussissant par ce moyen à faire passer leurs idées personnelles. Chez Eriksson, il est beaucoup question de syndicalisme, ce qui est assez méritoire dans un policier. Le premier roman se passe à la campagne et l’indice c’est : Jan Fridegård ! Tu comprends que j’ai dû mettre une petite note pour l’expliquer. Un polar dans lequel l’indice est un personnage clef de la littérature prolétarienne, j’ai eu la chance de ne pas manquer cela. J’ai été très heureux que Gaïa accepte cet auteur car, chez eux, le travail du traducteur est respecté. Et, avec Evelyne, c’est bien simple : quand elle me retourne mes textes pour relecture, je peux accepter 95% de ses corrections ou suggestions sans même les regarder, parce qu’elles ont la clarté de l’évidence. C’est agréable de travailler de cette façon. Aino Trosell, aussi, j’ai bien aimé la traduire. C’est une femme que je respecte beaucoup, qui a une vie pleine derrière elle, qui écrit bien, qui est sérieuse et a imaginé ce personnage de Siv Dahlin qui exerce les métiers les plus pourris possibles et qui trouve les clefs. Ce qui s’est produit, c’est qu’Aino a pris de l’assurance au fil des volumes, qui sont de plus en plus écrits, de plus en plus littéraires, jusqu’à celui qui s’appelle La Camisole de force. L’éditeur français a supprimé l’article du titre : je suppose qu’il n’y avait pas assez de place sur la couverture ! Dans ce livre, Aino prend se permet des audaces stylistiques et narratives. Elle intègre le dialogue au récit, supprime parfois le point final, passe d’un temps à l’autre dans une même phrase, etc. J’ai respecté cela dans toute la mesure du possible. C’est passé, mais de justesse. Heureusement, il y avait quelqu’un de compréhensif chez Balland et un très bon correcteur avec lequel j’ai eu un échange très fructueux. Mais j’ai su par la suite que cette personne s’est fait taper sur les doigts pour avoir laissé des choses pareilles. Pour ce livre, on m’a présenté une série de couvertures possibles. Il y en avait une qui était l’évidence même : une forêt avec le panneau routier signifiant : gros gibier traversant la chaussée (le livre est constrTrosell4uit autour d’un "accident" de chasse, comme tu sais). Mais, bien entendu, ils en ont choisi un autre sur laquelle il y a un bus scolaire comme il y en a des milliers en Amérique mais pas un seul en Suède. Mais leur "conseiller image" leur a dit que c’était plus "porteur". Alors…Toujours est-il que le suivant ne sera pas édité. Il est d’ailleurs moins bon. Là, Aino est allée trop loin, sur le plan de l’intrigue (qui est compliquée et très insérée dans l’histoire locale, ignorée du grand public) aussi bien que stylistique. Je le lui ai dit avec la sincérité que j’ai toujours avec mes auteurs et cela a aussi été relevé par la presse, en Suède, Elle en a convenu, consciente que ce n’est pas son meilleur livre et d’ailleurs elle arrête là. Mais dans la série "surprises du traducteur", je peux te raconter que, cet été, j’ai eu celle de constater dans une librairie que le premier volume (Si le cœur bat encore) était sorti en poche. J’ai envoyé un mail à Aino pour savoir si elle était au courant. Non, pas plus que moi. J’en ai alors envoyé un autre à Balland pour lui annoncer la "bonne nouvelle", ajoutant qu’elle lui ferait sans doute plaisir, comme à moi. Mais, au lieu de l’exemplaire dit "de courtoisie" habituel en pareil cas, j’ai reçu comme réponse : Merci de votre mail. On rigole bien, dans la profession, non ?

 


- Durant ces dix années, il y a eu quelques traductions de "classiques", Runar Schildt, Hjalmar Bergman, qui sont un peu en dehors de ce que demandent les éditeurs d’aujourd’hui, plus à la recherche d’écrivains à montrer au public en chair et en os dans diverses manifestations prévues pour cela.


Schildt2- Mieux vaut tard que jamais quand même. Je ne regrette pas de les avoir faits. Schildt n’est pas facile à traduire, c’est curieux, un peu désuet, mais c’est bien qu’il existe en français. Le Clown Jac est un livre assez stupéfiant. L’univers de Bergman est du passé et son écriture est presque de l’avenir. C’est une écriture moderne, voire moderniste, sur un monde passéiste. Alors, ça donne un curieux sentiment de porte-à-faux.


Bergman5
- On a cela tout au long de son œuvre, à l’image de la cheminée de l’usine que les habitants de Wadköping aperçoivent, de temps à autre, dans les Markurell, sans jamais vouloir savoir ce que ça implique vraiment. Le monde nouveau est là, mais ils se replient sur leur univers en train de disparaître.

 Tout à fait. Ils s’accrochent. C’est un peu du Söderberg, à quelques années de distance, également à cheval entre deux mondes, et c’est curieux de penser que ce sont les grandes années de Moberg, de Lo-Johansson… Le monologue final du Clown Jac est un grand morceau de bravoure, stupéfiant par le souffle qu’il réussit à tenir. C’est le testament de Bergman. Ceci dit, je dois avouer que ce n’est pas mon auteur de prédilection. Je n’ai pas eu autant de plaisir avec lui qu’avec Björn Larsson, Carl-Henning Wijkmark ou Peter Mosskin. J’ai peut-être fait une traduction besogneuse. C’est le sentiment que j’ai eu, en tout cas, et je n’aurais pas aimé en faire beaucoup plus. Peut-être un autre, au maximum.

 


- Revenons aux contemporains. J’ai beaucoup aimé La colère du père, de Kjell Johansson. C’est le premier livre d’une trilogie.

JohanssonK1- Là encore, j’ai traduit le second, qui s’appelle Le lac sans nom, mais l’éditeur ne le sortira pas : pas assez de ventes sur le premier. J’ai aussi lu le troisième, La chambre sous le plancher, qui est magnifique. Je peux aussi te dire que Kjell vient de m’envoyer son dernier livre, un conte, presque une chanson populaire, avec trois personnages, dont deux principaux, qui traversent l’existence comme des baladins. C’est délicieux, presque impalpable, c’est doucement ironique, tendrement compatissant. J’essaie de convaincre Gaïa de le prendre. Je trouve que ce ne serait pas mal dans leur collection Taille unique. Ce n’est pas long, pas ambitieux. C’est Kjell dans ce qu’il a de plus agréable. Il est tellement doux. Il s’excuse presque d’exister. Il s’excuse même d’écrire des livres. Je l’aime bien. Cela me ferait plaisir de voir publier un autre de ses livres, c’est quand même stupide d’abandonner ainsi en plein milieu. J’ai presque envie de leur citer le cas Mankell, qu’on m’a refusé avec mépris, il n’y a pas si longtemps

 



- Une de mes grandes découvertes de ces dernières années, c’est Kjell Westö. Voilà un véritable écrivain, un auteur comme, finalement, il y en a assez peu actuellement.


Westö1- Ça me fait plaisir que tu le dises. Je l’ai découvert avec un premier livre, Cerfs volants dans le ciel de Helsingfors, que j’ai lu avec intérêt et un certain plaisir, mais qui était marqué par trop de coquetteries, un peu de facilité à certains moments. Je me suis dit, voilà un auteur à suivre, il faut que je l’aie à l’œil et que je surveille ce qu’il va faire. Quand est paru Le malheur d’être un Skrake, je me suis dit : ça y est, il a trouvé le ton. Il s’est débarrassé des facilités d’écriture de son premier livre. Je dis que c’est un des trois livres – ce n’est pas une question de choisir, parce qu’il n’y en a pas beaucoup que je renie – mais il y en a eu trois que je retiens pour le plaisir de traduire qu’ils m’ont donné : La draisine, Long John Silver et Le malheur d’être un Skrake. C’est un livre plein de tendresse, d’humour, de variété. Je n’ai jamais vu une ville décrite avec autant de soin, d’amour, de gentillesse que Helsingfors dans ce livre. Et puis il y a des épisodes remarquables : le lancer du marteau, l’arrivée du Coca-cola, les scènes de pêche. Ce livre n’a eu aucun succès, aucun article de presse. Il est trop riche, trop varié : c’est à la fois un roman de formation, une saga familiale, un livre sur Helsingfors, sur le sport, sur la pêche à la ligne en mer, sur la musique pop qui rythme l’ouvrage, etc. Résultat : le critique ne sait pas quelle étiquette lui appliquer et n’en parle donc pas.

 

- Un premier livre avec le mot Skrake dans son titre a quelque chose pour repousser ledit critique, il est vrai.

Westö2- On m’a demandé ce que c’est, un Skrake ! Mais c’est un nom propre et je n’y peux rien. J’ai donc insisté pour que, sur la couverture, le S figure en grande majuscule, mais ça n’a pas suffi. Peut-être certains vont-ils y revenir après avoir lu le suivant. Il ne porte pas son titre original, qui était assez difficile à rendre. J’avais réussi à trouver : Quand nous marchions dans les rue de Helsingfors, qui ne me paraissait pas mauvais. Mais Suzanne Juul a préféré Les sept livres de Helsingfors. Il est remarquable. Lorsque je l’ai eu entre les mains – entre les deux, il y a eu Lang, qui est un livre sur le monde des médias, un bon roman, mais je vais dire : banal, j’entends par là un livre qui aurait pu être écrit dans n’importe quelle langue et dans n’importe quel pays ; je l’ai dit à Kjell : j’attends autre chose de toi, je sais que tu peux nous donner un très grand livre, c’est celui-là que j’attends. Quand j’ai reçu celui qui est devenu Les sept livres de Helsingfors et commencé à le lire, j’ai bondi sur mon courrier électronique pour lui dire : Tu l’as fait ! La suite ne m’a pas démenti et le livre a obtenu le Prix Finlandia, le Goncourt finlandais, sauf qu’il est attribué par un jury d’une seule personne, ce qui est la meilleure garantie contre les magouilles littéraires. Cette personne change tous les ans, heureusement, mais elle est responsable de son choix et ne peut s’abriter derrière un jury. C’est un prix parfaitement mérité, absolument pas contesté, pour un grand livre, j’en suis certain. J’espère qu’il va mieux marcher que le premier. Il y a eu quelques petits échos quand même. Kjell est venu en France, il a été interviewé.

 

- La déception, c’est la fin du livre, l’épilogue… On aurait tant aimé suivre davantage tous les personnages du roman, preuve s’il en est de la valeur de l’ouvrage.

- C’est exact. Moi aussi, je suis resté un petit peu sur ma faim. Kjell m’a dit : Je continuerai… Je ne sais pas s’il faut le dire, mais celui qu’il vient de publier n’est pas tout à fait à la hauteur. On ne retrouve pas les personnages de ses précédents ouvrages, sauf Viktor Skrake qui fait une apparition très fugitive. Le livre n’a pas les mêmes qualités que le précédent. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne suis pas très enthousiaste. J’ai un peu peur de dire mon sentiment à Kjell. J’aimerais qu’il ait d’autres avis, d’autres réactions, avant la mienne. Je suis aussi conscient d’avoir eu un tel plaisir, de lecteur et de traducteur, avec Les sept livres de Helsingfors que je me suis peut-être tendu un traquenard à moi-même : je ne pouvais pas retrouver la même qualité et le même plaisir de lecture car la barre a été placée très haut. J’ai beaucoup d’estime littéraire et humaine pour Kjell. Il m’a beaucoup aidé dans mon travail, à propos de l’histoire de la Finlande et de sa ville (car cela fourmille de détails qu’il faut presque être un né natif, comme on dit, pour connaître) ainsi que pour ce qui concerne le finnois et le russe, que je ne connais pas, sans compter l’allemand. Chaque fois, il me répondait très gentiment. Pour Le malheur d’être un Skrake, j’ai une quinzaine de pages de mails très serrés de collaboration de sa part. J’espère que d’autres bonnes choses viendront de sa plume. Il est jeune.

 

- On peut dire quelques mots de la traduction de la trilogie de Jan Guillou sur les croisades à laquelle tu as participé. Le second épisode est particulièrement intéressant.


Guillou6- Je ne suis pas, en général, très enthousiasmé par les romans de chevalerie. Mais celui-là est bien fait et bien écrit. Le second épisode m’a intéressé par les rapports qu’il offre avec l’histoire actuelle. On se rend compte qu’autour de l’an 1000, il y avait déjà dans les deux camps, chrétien et arabe, quelques salauds et débiles notoires qui ont fait en sorte que ça se passe mal, alors que ça aurait pu très bien se passer. C’est triste et peu encourageant pour l’avenir, c’est certain. Car si on voulait bien tirer les leçons de l’histoire… Dans le troisième – il y en a même un quatrième, qui est venu bien après et qui n’a pas été traduit – c’est la naissance d’une cité en Suède, à un endroit où il n’y avait rien, près du lac Vätter, et où, peu à peu, va se créer une ville. On la voit naître par accumulation d’activités successives, en quelque sorte, et ça m’a bien intéressé. C’est un bon livre sans être un chef-d’œuvre. Il se lit bien, les personnages sont convaincants. Là encore, ce livre avait été acheté par Robert Laffont qui s’en est désintéressé. Quand je suis allé aux nouvelles, on m’a répondu : Non, nous ne le publierons pas, car nous avons calculé que nous perdrions moins d’argent à ne pas le publier qu’à le publier !!! Ça vaut la peine de vivre 70 ans pour entendre une connerie pareille, non ?

 

- Petite incursion en Norvège, avec un livre traduit il y déjà quelque temps, La cathédrale, de Terje Stigen.

- Oui. Il a été traduit à l’époque où je travaillais pour Manya. Il était le prochain à paraître. Ça m’avait bien plu, cette cathédrale symbolique de l’Allemagne et de l’Europe en ruines, avec ses personnages bizarres. J’ai traduit cela avec Jean Renaud, collègue que j’apprécie, parce que le norvégien n’est pas ma tasse de thé et j’ai trop peur de faire des bêtises. Enfin, plus que d’habitude…

 Grieg1

- Restons en Norvège, avec la révision d’un excellent livre de Nordahl Grieg, Le navire poursuit sa route.


- J’ai revu et corrigé la traduction de Gerd de Mautort. Quand on m’a sollicité, j’ai dit oui, en demandant que les héritiers soient avisés et donnent leur accord à ce que je la modernise. Elle datait de soixante ans et nécessitait une révision. La terminologie maritime n’était pas non plus le point fort de notre amie Gerd, qui en avait beaucoup d’autres et il y avait donc quelques inexactitudes, aussi. C’est un livre qui a presque la dimension des Hommes de l’Émeraude. S’il n’y avait pas le livre de Kjellgren, ce serait le meilleur livre sur la mer. Émouvant, on sent le vécu.

 








- Tu as fait une petite incursion dans le monde de la littérature jeunesse, adolescente plutôt, avec Dogge, de Mikael Engström.

- Ça m’a bien intéressé. J’ai aimé faire cette incursion dans un domaine qui n’est pas le mien, le livre pour adolescent. C’est un créneau qui est très étroit, très précis. Il y a des livres qui conviennent pour les 13-14 ans, mais pas avant et pas après... Il est très difficile d’écrire pour les ados, j’en suis conscient. Il ne faut pas faire trop bébé, mais pas adulte non plus. La traduction de Dogge n’a pas été très difficile, mais agréable. Pourtant, elle s’est mal terminée, encore une fois, parce que l’éditeur suisse m’a volé. Tout simplement en pratiquant le comptage électronique, mais sans application de la majoration habituelle ! Le comptage électronique, c’est le décompte brut des signes sur l’ordinateur. Il est prévu que, quand on l’utilise, on majore le résultat de 15 à 20%, ce qui rétablit à peu près le tarif habituel. Et cela doit être mentionné dans le contrat. L’éditrice a soutenu qu’en Suisse, ce n’est pas pareil – naturellement ! Seulement, elle sollicitait l’aide du CNL – français, si je ne m’abuse. J’ai donc avisé celui-ci, qui a bloqué le solde de sa subvention et j’ai également averti à l’Institut Suédois. Elle a donc perdu d’un côté ce qu’elle a gagné sur mon dos et elle est maintenant sur liste rouge à Paris et Stockholm ! C’est quand même lamentable de devoir en arriver là. Je dis parfois que seuls certains éditeurs – je dis bien certains – sont capables de me dégoûter de la traduction. Heureusement, il y en a aussi de bons et de très méritoires, j’en connais, je les apprécie. C’est pour eux que je souhaite continuer à travailler et découvrir de nouveaux auteurs.

 

- On a commencé avec un de tes auteurs fétiches, Björn Larsson, on peut terminer avec un autre : Carl-Henning Wijkmark.

- Volontiers. Retour à mes débuts, ou presque, puisque la Draisine a été l’une de mes premières traductions. Et j’ai la chance que Cénomane veille bien reprendre le flambeau. Après avoir réédité 1962 sous son vrai titre, à savoir Derniers jours, c’est maintenant au tour de La Mort moderne (augmentée de la postface de 1985) et du roman qui a valu à Carl-Henning le prix August 2007, hommage mérité (seulement un peu tardif) à une œuvre remarquable d’humanisme : La Nuit qui s’annonce. Ce livre est un roman sur la mort, vécue de l’intérieur, en quelque sorte, qui réussit le tour de force de ne pas être morbide. C’est même presque drôle, à certains moments. Et en tout cas rassurant, bien que ne taisant nullement la déchéance et la souffrance. C’est aussi un grand livre, à sa manière. Et Cénomane compte continuer à publier l’œuvre de Wijkmark.

 

- Une ultime question : des projets ?

- Le livre sur lequel je suis en train de travailler est celui d’un nouvel auteur suédois, Henrik B. Nilsson. Le livre s’appelle Le Faux ami. C’est un très bon roman, peut-être un peu long. C’est là qu’on voit le débutant. Il aurait pu faire un peu plus bref, abréger certains développements. À part cela, c’est très bon. Vienne et Rome au tournant du siècle, pas le dernier mais le précédent, avec une intrigue sur l’élection papale lors de la succession de Léon XIII, les manœuvres auxquelles elle a donné lieu. C’est bien fait, intelligent, très cultivé. Il y a une foule de références. L’atmosphère de la Vienne de l’époque est très bien rendue, on sent très bien un monde qui s’achève et un autre qui va naître de la Première Guerre mondiale. C’est un énorme pavé, le plus long que j’aie fait en un seul volume, plus de 900 feuillets… ça donnera sans doute plus de 500 pages. C’est un très gros travail, mais je ne regrette pas de l’avoir accepté. À paraître chez Grasset en 2010. Ensuite, je dois faire le Kjell Eriksson suivant. Peut-être le Björn Larsson (Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers !), quand il sera publié en Suède. Mais j’aimerais bien placer Fredrik Ekelund, aussi – je te rappelle que je me définis plus comme introducteur que comme traducteur. Et pourquoi pas les Wahlöö restés inédits (Le Camion, Les Généraux, La Mission), toujours d’actualité car centrés sur les survivances du fascisme et la mise en condition de l’individu. Et la Finlande svédophone : Lars Sund et Ulla-Lena Lundberg, entre autres, sont toujours inédits ici. Et je n’aurais que l’embarras du choix si on me laissait carte blanche : Fridell, Martinson, Johnson, Kjellgren, Lo-Johansson, Martin Koch, Torgny Karnstedt, Sven Delblanc, les trois Kjell (Eriksson, Johansson et Westö) qui sont en pleine force de l’âge, etc., une bonne centaine de titres "incontournables" comme on dit (mais fort bien contournés), de quoi traduire pendant… trente ans, disons. Il est un peu tard pour renouveler mon bail, mais d’autres le feront à ma place, j’espère.

 

Par élan - Publié dans : Littérature
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