L'argent, réalisateur inconnu

Publié le par Denis Ballu

Titre : L’argent

Titre original : Den utro Hustru

Production : Det skandinavisk-russiske Handelshus

Réalisation : inconnu

Interprétation : Egill Rostrup (le banquier Lemming), Lilli Beck (son épouse), Einar Rosenbaum (le banquier Freyholdt), Richard Christensen (Felix Harter)

Longueur : 1000 m. (métrage présenté à la censure en Suède. Dans son ouvrage très documenté A/S Filmfabriken Danmark, p. 223, Jan Nielsen conclut à une longueur d’environ 750 mètres)

Sortie au Danemark : 23 novembre 1911

Sortie annoncée en France le 13 janvier 1912, dans une distribution de l’Agence Générale du Cinématographe d’Antoine Bonaz

Il y a une auréole, un éclat éblouissant, autour du nom du financier et du spéculateur boursier, et il n’est pas étonnant que les non-initiés regardent la lutte du banquier et du directeur de banque avec la même admiration que les enfants regardent les héros de leurs contes de fées... Car la bourse est la grande aventure des adultes. Le véritable centre de leur espoir secret de richesse ; une réalité brutale qui, malheureusement, se transforme souvent en une gueule béante capable d’engloutir en quelques minutes le fruit du travail de toute une vie. La bourse est dans tous les pays le champ de bataille où se déroulent les luttes les plus acharnées du monde des affaires moderne – des héros sont créés et des héros sont abattus – et la bourse a souvent été le théâtre de tragédies qui dépouillent des milliers de personnes… Le mystère particulier qui entoure la bourse affecte également ses hommes. Des rumeurs fabuleuses circulent sur la richesse de certains spéculateurs boursiers, d’autres sont perçues avec scepticisme, et certains diront : malheur aux vaincus ! Personne ne peut juger avec justesse la situation financière d’un spéculateur boursier. On sait seulement avec certitude que la situation extérieure du spéculateur ne peut jamais servir à éclairer sa situation réelle. Le multimillionnaire peut se rendre à la bourse avec un parapluie troué, tandis que sa femme fait elle-même ses courses aux halles du marché pour obtenir les marchandises quelques centimes moins cher. Le spéculateur ruiné, qu’un léger coup de vent peut renverser, apparaîtra, au contraire, le plus souvent avec une pompe et une splendeur censées éblouir et influencer son entourage, et le raisonnement est probablement parfaitement correct à tous égards.

Le banquier Lemming appartenait pleinement à ce dernier type de spéculateur. Il se trouvait dans une situation financière désespérée le jour où le jeune rentier Felix Harter entra dans son bureau. Peut-être existe-t-il quelque part dans l’espace un esprit protecteur des joueurs et des spéculateurs. Personne ne sait si c’est un caprice passager, un coup du sort ou un plan mûrement réfléchi qui a conduit ce jeune homme riche au bureau du courtier en faillite cet après-midi-là. Mais lorsque Felix Harter quitta le bureau du banquier Lemming, il avait laissé une importante somme d’argent à investir. Cette somme était suffisante pour couvrir les paiements immédiats de Lemming : la situation était une fois de plus sauvée. Quelques minutes après que Felix Harter eut quitté le bureau du banquier Lemming, son associé de longue date, le prudent et avisé banquier Freyholdt entra. Cette visite donna lieu à une nouvelle et dangereuse spéculation de Lemming sur les actions Bavaria... Lemming, possédant à la fois l’art de la dissimulation et de la persuasion, persuada l’anxieux Freyholdt d’entrer dans le jeu. Lemming savait qu’il devait gagner... Chaque fois qu’à maintes reprises il avait été dans un besoin extrême – la dernière fois aujourd’hui même – il avait reçu de l’aide. Alors que toutes les options semblaient fermées, des opportunités s’ouvraient toujours à lui. Il sentait que des puissances supérieures étaient avec lui et le protégeaient... Tel était l’aspect extérieur de l’homme d’affaires Lemming, mais derrière la carapace de froideur et de distance dont il aimait s’entourer, il abritait des passions fortes et primitives. Il aimait son épouse, et lorsqu’il avait un instant l’esprit libre de ses soucis financiers, ses pensées allaient toujours vers la station balnéaire, la plus chère du pays, où elle séjournait. Mme Lemming était sincèrement dévouée à son mari – peut-être l’aimait-elle aussi – mais elle ne le savait guère elle-même, car elle n’avait pas encore rencontré de tentation dans sa vie. Sa vie était imprégnée de luxe et de sociabilité raffinée, elle se souciait de tout le monde et de personne, et ne craignait qu’une seule chose : l’ennui. La passion forte, la vraie passion, elle ne l’avait jamais encore rencontrée. Sa vie était vide, mais elle ne manquait de rien, elle était satisfaite… On dit que la mer a une forte influence sur la vie affective des femmes… Si ce paradoxe est exceptionnellement vrai, il peut expliquer pourquoi le rentier Harter est venu, a vu et a triomphé de Mme Lemming lorsqu’il l’a rencontrée à la station balnéaire. Car Mme Lemming n’aimait pas Harter et n’avait jamais eu l’intention de tromper son mari. Mais le destin joue avec le cœur et le bonheur des humains. C’est le destin, et non la volonté, qui gouverne… À la bourse, tout le monde est incroyablement spirituel... Les plaisanteries osées des journaux, les petites histoires des restaurants, les chroniques piquantes et scandaleuses qui pimentent les après-midi dans les foyers, tous ces traits d’esprit divers qui contribuent à adoucir la vie de nos semblables naissent pour la plupart à la bourse… Tous les membres et visiteurs quotidiens de la bourse portent un surnom, qui caractérise plus ou moins fidèlement les plus belles qualités personnelles de chacun. L’un peut être appelé « l’invincible », un autre « l’espion » ou encore « le visage pâle ». Lemming s’appelait « l’incompréhensible Lemming ». Car même à l’aune d’un boursier, les affaires de Lemming étaient mystérieuses et embrouillées. La dernière fois que nous l’avons quitté, après avoir surmonté ses difficultés immédiates, il s’était engagé, avec le banquier Freyhodt, souvent appelé « le singe » à la bourse, dans une vaste spéculation sur les actions Bavaria, l’un des titres les plus erratiques de la bourse. Au début, tout s’était bien passé et Lemming avait réalisé un bénéfice extrêmement important, qu’il ne voulait pas encore prendre, malgré les demandes insistantes de Freyholdt, car Lemming croyait aux possibilités d’augmentation. Puis il y eut un soudain fléchissement des valeurs étrangères, entraînant avec lui les actions Bavaria… Tous les titres s’effondrèrent, la panique s’empara de la bourse, entraînant le krach et la faillite de Lemming. Le jour où il quitta la bourse après une chute vertigineuse des actions Bavaria, personne ne put voir la lutte qui le rongeait. Cette fois, précisément il se sentait vaincu parce que la veille encore il était si sûr de la victoire… La faillite et le déshonneur allaient donc être le fruit de l’œuvre de sa vie. Un sourire amer traversa le visage de Lemming tandis qu’il portait son revolver à sa tempe. Le fil de sa vie défila rapidement dans sa tête, et il sentit combien sa vie avait été indiciblement vide et sans joie, malgré tous ses combats et les circonstances apparemment excellentes. Puis son regard tomba sur la photo de sa femme, et il laissa pensivement glisser la main qui tenait le revolver... Était-ce possible, y avait-il encore des liens qui le rattachaient à la vie ?… Les forts doivent vivre pour surmonter tous les obstacles qui contrecarrent leurs projets – les faibles doivent succomber et périr… Le banquier Lemming avait tiré cette conclusion des événements des derniers jours – et il y pensait en se rendant à la station balnéaire où séjournait sa femme. Il avait élaboré son plan, et il fallait le suivre. Il voulait retrouver Felix Harter, qui vivait non loin de là, il devait intervenir, et cela impliquait aussi son argent – quelques centaines de milliers feraient l’affaire, et Lemming était convaincu que de nouvelles vastes opérations remettraient rapidement tout sur pied… Mme Lemming et Felix Harter étaient devenus de très bons amis, de si bons amis que l’arrivée du banquier Lemming ne pouvait qu’avoir un effet déprimant sur eux et perturber leur bonheur... Et pourtant, au milieu de son bonheur, Mme Lemming n’était pas heureuse, ses pensées se portaient souvent sur son mari, se demandant où il était, sachant qu’il luttait actuellement pour sa vie... On frappa à la porte, et saisie d’un vague pressentiment, d’une peur bleue, Mme Lemming s’enfuit dans la chambre de son amant... Était-ce lui… Au moins, elle ne serait pas surprise… Quelques minutes plus tard, Lemming se tenait dans la chambre de Felix Harter. Souriant, maître de lui comme toujours, il expliqua la situation à son client et lui demanda de l’aider avec les moyens nécessaires. Mais Felix Harter ne voulait plus s’en mêler. C’était une condamnation à mort qui s’abattait sur Lemming, et il le sentait lui-même. Involontairement, il chercha un appui sur la table la plus proche, mais son regard tomba sur le sac à main de sa femme, qu’elle avait oublié dans sa hâte. En un instant, les rôles furent inversés : Lemming n’était plus le solliciteur, Harter n’était plus l’accusateur. Mme Lemming entra… Pendant quelques secondes, elle observa la situation, son regard se porta involontairement vers son mari, elle ne voyait plus que lui ; c’était comme si elle n’avait jamais connu Felix Harter, c’était un étranger pour qui elle ne ressentait rien, n’avait rien en commun avec lui. Mais Lemming avait désormais rompu tous les liens qui l’unissaient à sa femme ; tous les chagrins et les difficultés que le présent avait engendrés avaient disparu ; que lui importait l’argent en ces moments où les pulsions purement humaines, l’orgueil blessé et l’amour déçu le dominaient. Mais il était resté un homme, et, froid et réservé comme à son habitude, il prit congé de sa femme, malgré le pincement de douleur qui lui serrait le cœur… Mais au moment de la séparation, une lueur éclatante illuminait les yeux de Mme Lemming, qui aurait dû montrer au banquier distant que sa femme avait bel et bien fauté, mais qu’à cet instant, elle en souffrait… Car il était désormais clair pour Mme Lemming qu’elle n’avait jamais aimé Felix Harter. Il avait été le séducteur facile, une petite distraction dans une vie insatisfaite, mais il ne possédait pas son cœur. Elle aimait, maintenant elle le comprenait, seulement son mari ; son cœur, toute son âme, lui appartenaient. Felix Harter ne posséderait rien que son corps. Le bruit creux d’un coup de revolver secoua quelque peu l’hôtel dans son calme matinal… Mme Lemming s’était donné la mort de dégoût. Lemming et Harter se retrouvèrent au chevet de la mourante… Maintenant, malheureusement trop tard, Lemming comprenait tout… Harter le comprenait aussi… Lemming resta un moment dans la chambre mortuaire, mais les tirs croisés de la vie boursière le ramenèrent ensuite vers la capitale... De nouveaux fonds devaient être levés, de nouvelles voies s’ouvrir... car il sentait qu’il devait rendre son argent à Harter. (adaptation programme danois Denis Ballu)

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