Quatre « débutants » à ne pas manquer !

Publié le par élan

 

 Kristín Marja Baldursdóttir (Islandaise, née en 1949), Karsten Lund (Danois, né en 1954), Marie Hermanson (Suédoise, née en 1956) et Morten Ramsland (Danois, né en 1971) ont un point commun : tous ont été traduits en français pour la première fois ces deux dernières années. Quand on sait la difficulté qu’il y a à imposer une première traduction, là où les éditeurs préfèrent les noms connus et les séries aux personnages récurrents, il convient de remercier Gaïa, le Rocher-Serpent à plumes et Gallimard de nous proposer ces quatre, disons inconnus, même si l’œuvre choisie n’est pas leur premier essai en littérature.

 

Kristín Marja Baldursdóttir – Karitas, Sans titre

 

En 1915, son mari ayant péri en mer, Steinunn décide de quitter les fjords de l’ouest de l’Islande pour se rendre à Akureyri où ses enfants (trois filles : Halldóra, Bjarghildur et Karitas, et trois garçons : Ólafur, Páll et Pétur) pourront faire des études. Gagner de quoi nourrir une famille de sept personnes et financer les formations des aînées fait que tout le monde doit mettre la main à la pâte, sauf le jeune Pétur. Halldóra devient sage-femme et part exercer dans les fjords de l’est. Bjarghildur obtient un diplôme d’enseignement ménager. Elle épouse Hámundur Sveinsson et part s’établir dans la ferme de celui-ci dans le Skagafjördur. Les talents de dessinatrice de Karitas ont été remarqués par une bourgeoise du coin, Mme Eugenia, qui réussit à l’envoyer à l’Académie des Beaux-Arts de Copenhague, en 1918. Son diplôme en poche, elle rentre en Islande en 1923 et, voulant financer une exposition de ses œuvres, elle va participer à la campagne du hareng dans le Siglufjördur. Elle y rencontre le beau Sigmar et succombe à son charme. Ne voulant pas rester sous son emprise, elle se retrouve à l’automne chez Bjarghildur, où elle découvre qu’elle est enceinte. Sa sœur, qui n’a pas d’enfant, voudrait bien que Karitas lui confie le sien après sa naissance et reparte ensuite vivre son existence d’artiste. Hámundur ne pense pas la même chose, retrouve Sigmar et le ramène à la ferme, d’où il repart pour l’est du pays avec Karitas. Ils ont un fils, Jón, en 1924, un second l’année suivante qui ne survit guère, puis des jumeaux, Sumarliði et Halldóra. Sigmar est le plus souvent à la pêche et reste absent de longs mois sans revenir ni donner beaucoup de nouvelles. Karitas finit par être gagnée par la folie. Bjarghildur vient un jour lui rendre visite et lui rappelle sa promesse concernant ses enfants : " Si j’en ai deux, je t’en donnerai un. " Elle repart avec la fillette alors que Karitas est envoyé chez une parente d’une voisine. Nous sommes alors en 1926. Puis nous retrouvons Karitas et ses fils en 1939. Ils sont toujours dans la ferme d’Auður, dans l’Öræfi, au pied du Vatnajökull. C’est là que Sigmar va soudain réapparaître, fortune faite, et alors que personne ne l’attend plus.

Les livres qui traitent des destins d’artistes évitent rarement un certain nombre de poncifs sur lesquels ils s’étendent parfois lourdement, du genre créateur maudit peu fait pour vivre dans notre monde trivial. On peut déjà savoir gré à Kristín Marja Baldursdóttir d’avoir évité de tels pièges. La vie de tous les jours est au cœur de son livre et pèse de tout son poids sur le destin de tous les protagonistes de l’histoire. Et, pour Karitas, la pratique de son art ne pourra qu’être intiment liée au travail quotidien et aux diverses tâches ménagères qu’elle doit accomplir dans des conditions souvent extrêmes. Karitas, Sans titre, traite donc du destin d’un peintre et de l’évolution d’une famille, avec pour toile de fond un quart de siècle de vie islandaise. L’évocation de cette période, grosso modo celle entre les deux Guerres mondiales du siècle dernier, est très réussie et nous promène de l’est à l’ouest et du sud au nord du pays, dans des petites fermes comme dans de plus grandes propriétés, dans de grands ports comme dans des coins isolés de la côte. La peinture des personnages, même s’agissant de ceux qui n’apparaissent qu’épisodiquement, évite tout manichéisme et tout schématisme (sauf peut-être à la toute fin de l’ouvrage avec le retour de Sigmar) et la sympathie que leur porte l’auteur emporte l’adhésion du lecteur. Une belle réussite.

 

BALDURSDÓTTIR Kristín Marja – Karitas, Sans titre (Karítas, á titils, 2004), trad. Henrý Kiljan Albansson, Gaïa, 2008, 509 p., 24 €, Islande.



Marie Hermanson – La plage
 

 

En 1996, 24 ans après son dernier été dans le coin, Ulrika, assistante de recherche en ethnologie et plus précisément spécialiste des mythes relatifs aux enlèvements dans les montagnes, vient montrer à ses fils, Jonatan 9 ans et Max 6 ans, l’endroit de la côte du Bohuslän où, à leur âge, elle passait ses vacances. Peu intéressés par les souvenirs de leur mère, les garçons courent à droite et à gauche et, sur la plage aux coquillages, l’un d’eux découvre un passage souterrain permettant d’accéder au sommet d’un énorme rocher. Dans ce passage, il trouve un squelette. Ulrika prévient la police qui pense, assez rapidement, que ce dernier pourrait être celui de Kristina Lindäng, une jeune femme disparue en 1972. Enfant unique et solitaire, Ulrika a passé ses vacances d’été, à partir de 1961, avec ses parents à Tångervik. L’année suivante, elle a alors cinq ans, elle devient l’amie d’Anne-Marie Gattman, une fillette de son âge. Ulrika est fascinée par cette famille si différente de la sienne : les parents sont écrivain et journaliste, ils ont quatre enfants (Lis, Eva, Jens et Anne-Marie). Ulrika va ainsi retrouver Anne-Marie jusqu’en 1972, un été où, ses parents restant à Göteborg, elle va être hébergée dans la grande maison des Gattman. Ces derniers ont adopté, en 1969, une petite indienne de 16 mois, Maja, qui ne parle pas. À l’occasion de la Saint-Jean, la fillette accompagne les jeunes qui vont passer la nuit sur un îlot isolé, Kannholmen. Le lendemain, quand ils sont sur le point d’en repartir, ils s’aperçoivent que Maja a disparu. Les recherches entreprises pour la retrouver ne donnent rien. Elle ne réapparaît que le 4 août, debout sur un rocher inaccessible. Mais la période d’absence de la fillette a laissé des séquelles telles que la famille Gattman va se désagréger. Ayant laissé pour le week-end ses fils chez leur père, Ulrika revient jusqu’à la maison Gattman, retrouve la clef à l’endroit où on la cachait jadis, entre et s’endort dans la chambre d’Anne-Marie. Quand elle se réveille, elle entend du bruit, descend et surprend Sven, lui aussi de passage dans le coin.


Le roman de Marie Hermanson fait partie des petits chefs-d’œuvre qu’on découvre ici ou là au hasard de ses lectures. Le livre est étonnamment juste, subtil, sensible, bien construit. Il se présente sous la forme de deux récits qui progressent en parallèle, celui d’Ulrika et celui de Kristina. Cette dernière a une vingtaine d’années, fragile psychiquement, elle vit seule dans une cabane de pêcheur isolée et pratique beaucoup le kayak. À la fin du livre, Sven écrit l’histoire de cette jeune femme, qui aurait recueilli et hébergé Maja durant les quelques semaines de sa disparition. Est-ce la réalité ? Est-ce une tentative de rationaliser l’inexpliqué, l’inexplicable ? Tout se tient. Est-ce à cause de cet été 1972 qu’Ulrika s’est intéressée aux mythes relatifs aux enlèvements ? Sans doute inconsciemment, comme elle s’aperçoit qu’elle a agencé son salon comme celui de la maison Gattman ! La relation entre Ulrika et Anne-Marie est très bien notée, son début, comme son évolution et sa fin. Car la vie passe par-là, et ce qui était essentiel, vital se retrouve, un peu sans qu’on s’en rende compte, accessoire. " Il y a des gens qui possèdent la clé de notre âme. Qui peuvent ouvrir des pièces que nous avons toujours eues en nous, mais auxquelles nous n’avons jamais accédé. " Anne-Marie a été un de ces déclencheurs pour Ulrika, puis les aléas de l’existence les ont séparées, sans que ce soit ni voulu ni vraiment conscient. D’autres personnes sont venues ouvrir d’autres portes. Ulrika en est consciente et elle ne tombe jamais dans une nostalgie vaine et démoralisante. " C’est ainsi que s’écoulèrent ces étés, et sûrement que je les enjolive aujourd’hui, comme on le fait toujours pour ses souvenirs d’enfance. Je me rappelle encore parfaitement, comme des incertitudes de vie entre de longs et mornes hivers, ces étés où la famille Gattman rayonnait encore dans son éclat doré de miel et de moût de pomme. " Car s’il faut garder en soi le souvenir des belles choses passées, il ne faut pas qu’elles tuent le présent.

 

HERMANSON Marie – La plage (Musselstranden, 1998), trad. Max Stadler & Lucille Clauss, Rocher-Serpent à plumes, 2009, 318 p., 19 €, Suède.

 



 

Karsten Lund – Le marin américain

 

Nord Jutland, début du XIXe siècle. Jens Peter et Ane Christensen ont une vingtaine d’années et leur seul problème réside dans le fait que le couple n’a pas encore d’enfant. Fin 1902, un voilier fait naufrage au large de Skagen et le seul survivant, un certain Frederic Porter, est amené, à demi-mort, chez les Christensen. Ane et quelques autres personnes, principalement sa sœur Marie, se relaient à son chevet. Le lendemain matin, quand Jens Peter rentre chez lui après une période de pêche, le marin a quitté les lieux : on ne le retrouvera pas. Neuf mois plus tard, en septembre 1903, Ane accouche d’un fils, Tonny, dont certains traits (particulièrement ses cheveux bruns) rappellent le marin naufragé. Tonny grandit et un jour finit par interroger sa mère : pourquoi l’appelle-t-on l’Américain et pourquoi ne ressemble-t-il pas à son père ? L’explication qu’elle lui donne (et qui est d’ailleurs la vraie) n’affecte en rien la vie impétueuse du garçon qui se fait peu à peu un nom parmi les pêcheurs de l’endroit. Il fait fortune en commerçant avec l’Angleterre. En avril 1923, il épouse la fille de l’épicier, Rie Winther, et en septembre naît leur premier enfant, une fille : Kisser. Cette dernière devient elle-même mère, en 1954, d’un enfant aux cheveux bruns, Esben Klint, qui finit par être le dépositaire, d’une lettre qu’Ane avait remise jadis à Tonny et que celui-ci ne s’est jamais résolu à ouvrir…


Esben, qui a alors seize ans, reçoit cette lettre dans des conditions qui vont se révéler dramatiques : rentrant de Copenhague où il vient d’acheter un microscope à son petit-fils, Tonny est victime d’un malaise qui va entraîner sa mort. Se sentant responsable, Esben s’éloigne le plus possible des lieux du drame et cherche à tout oublier en se plongeant dans la biologie moléculaire. Ce n’est que 35 ans plus tard qu’il se décide à revenir à Skagen pour y ouvrir la lettre d’Ane et prendre connaissance de son contenu. Mais narrateur conscient de son pouvoir et de ses effets, Esben ne nous révèlera le fin mot de l’histoire que près de quatre cents pages plus loin. Quatre cents pages c’est long, direz-vous. Parfois, peut-être, certainement pas dans Le marin américain. Tout sonne juste dans ce livre, côté sociologique (l’évolution d’une petite société de pêcheurs sur tout le XXe siècle) et côté psychologique, du portrait d’Ane à celui de son petit-fils qui découvre Skagen à l’occasion de vacances qu’il y passe ou des fêtes de famille où tout le monde se retrouve. Esben ne cherche à idéaliser ni les uns ni les autres, ni lui-même d’ailleurs, et s’il sait peindre tout son monde avec humour, il excelle également à nous rendre les moments plus graves, plus dramatiques, avec une sympathie et une compréhension qui ne se démentent jamais. Vraiment un très, très beau roman.

 

LUND Karsten – Le marin américain (Den amerikanske sømand, 2007), trad. Inès Jørgensen, Gaïa, 2009, 396 p., 24 €, Danemark.

 

 




Morten Ramsland – Tête de chien

 


Asger Eriksson revient voir sa grand-mère mourante, c’est l’occasion pour lui de faire le point sur tout ce qu’il sait de sa famille. Son grand-père Askild Eriksson est devenu ingénieur dans le Bergen des années 1930. C’est là qu’il a rencontré sa future femme, Bjørk. Fille d’armateur, elle était d’un milieu social beaucoup plus élevé que le sien. La guerre survenue, Askild se lance dans différents trafics et finit par se retrouver dans un camp en Allemagne. Il s’en sort quasi miraculeusement, mais traumatisé, et finit par retourner en Norvège où il se marie. Il aura trois enfants avec Bjørk : Niels, Anne Katrine et Knut. Le premier naît avec des oreilles si disproportionnées par rapport au reste de son corps qu’il est surnommé Feuilles de chou, la seconde est retardée mentale et le troisième, toujours en opposition avec son père, n’aura de cesse que de quitter sa famille. Ingénieur aux chantiers navals de Bergen, Askild se fait remarquer par ses projets irréalisables et sa propension à l’alcool. Il finit par être renvoyé. Commence alors pour lui et sa famille une série de déménagements au fil des chantiers navals où il est embauché, puis d’où il est renvoyé. C’est ainsi que de Norvège, les Eriksson se retrouvent au Danemark. Le passage à Ålbog, dans le Jutland, est l’occasion pour Niels de rencontrer une jeune fille délurée, Marianne Qvist, qui lui fait faire les quatre cents coups. Malheureusement, elle doit suivre son père qui part au Groenland et lui le sien qui va terminer sa carrière professionnelle à Odense. C’est là que Niels rencontre Leila, qui a repris l’atelier d’encadrement de son père après son décès. Ils tombent amoureux et se marient. Ils ont une fille Stinne, née en 1970, et un fils, Asger, deux ans plus tard. Ils abandonnent l’encadrement. Niels devient " repreneur d’entreprises ", secondé par un certain Slotsholm, surnomme " La Bonde ". Leila étudie pour être infirmière. Tout bascule lorsque Marianne réapparaît, 25 ans après son départ pour le Groenland. Niels quitte tout pour partir avec elle : dix-huit mois plus tard, ils font une chute mortelle en montagne.


Voilà un résumé bien réducteur des nombreuses péripéties de ce roman de Morten Ramsland, car, " au fil des ans, les histoires sont devenues innombrables. " Des histoires qu’on raconte, des histoires qu’on tait, bref des histoires qui contribuent à nous faire devenir ce que nous sommes. C’est ce qu’Asger se met en tête de reconstituer pour chercher à expliquer pourquoi les choses en sont arrivées là. Il y a les traumatismes des uns et des autres, les choses qu’on a refoulées et celles qu’on s’est efforcé de taire, les mensonges entretenus et les vérités restées cachées, bref ce que le narrateur appelle plus loin " le ciment qui liait notre famille. " Le livre se présente un peu comme un roman puzzle : Asger dispose d’un certain nombre de pièces et part à la recherche de celles qui lui manquent. Il finit par assembler le tout et on s’aperçoit alors que cela s’assemble à merveille. Tout finit par trouver un sens, par s’expliquer. J’ai donc volontairement tu un certain nombre de choses importantes dans mon résumé pour laisser le lecteur les découvrir. Présenté ainsi, Tête de chien peut sembler extrêmement tragique, mais c’est sans compter sur l’humour, certes parfois relativement noir, et l’inventivité débordante de Morten Ramsland qui en font un roman où délire et réalisme se marient merveilleusement.

 


RAMSLAND Morten – Tête de chien (Hundehoved, 2005), trad. Alain Gnaedig, Gallimard (Du monde entier), 2008, 440 p., 22,50 €, Danemark.

 

Publié dans Littérature

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