L'Elan a lu : Kerstin Thorvall

Publié le par élan













Kerstin Thorvall – Le sacrifice d’Ilma

 Fille d’un bûcheron de Lövberga, Hilma Strömberg devient institutrice au début des années 1920. Passant des vacances chez sa cousine Hildur dont le mari, Anselm, est instituteur à Tärnaby, elle y rencontre Sigfrid Tornvall, lui-même hôte du pasteur de l’endroit. La jeune fille de 22 ans est facilement séduite par les manières de cet homme, de douze ans son aîné. Elle ne tarde d’ailleurs pas à l’épouser. Le soir de la noce, dans un accès de folie, Sigfrid la viole sauvagement. Ses cris entendus pas les voisins de leur chambre de l’hôtel, suscitent l’intervention de la police, du médecin et d’infirmier. Piqûre et camisole de force ont finalement raison du possédé. Hilma se rend compte que sa belle-famille connaissait la maladie de Sigfrid, mais que personne ne lui a rien dit. Le docteur Bergström qui a constaté les sévices infligés à Hilma lui conseille le divorce, mais la religion de la jeune femme lui interdit de se séparer de l’homme avec qui elle a été unie devant Dieu. Après quelques mois à Stora Sundby, Sigfrid, guéri, prend son poste de professeur remplaçant à Eskilstuna. Après la naissance de sa fille, Signe, la famille de son mari décide de faire procéder à une intervention médicale qui empêchera Hilma d’être à nouveau enceinte. En dehors des " phases maniaques " de Sigfrid, la vie de la jeune femme ne se passe pas trop mal, si ce n’est que les besoins sexuels de son mari sont très importants et que les contacts physiques la rebutent toujours autant. Devenu titulaire, Sigfrid est nommé à Sollefteå, à compter du printemps 1931. Une nouvelle crise, le fait à nouveau séjourner à Stora Sundby de mai à septembre. Puis la vie quotidienne reprend, avant l’internement de septembre 1936 et la mort de Sigfrid d’un infarctus en novembre de la même année.

Kerstin Thorvall nous donne ici un récit d’une grande justesse psychologique et sociologique. Elle évite en particulier les pièges du schématisme qui auraient conduit à une opposition caricaturale du type la belle et la bête, la gentille Hilma et le méchant Sigfrid. Il aurait été tout particulièrement facile de charger ce dernier. Pourtant, hors de ses phases maniaques, il est plutôt sympathique : socialiste, pacifiste, abstinent, cherchant même à inculquer autour de lui des idées féministes ! Certes maladroit et contradictoire, tout à la fois sympathisant de gauche (il faut voir comment il s’enflamme quand il apprend que l’armée a tiré sur les ouvriers en 1931 à Ådalen, c’est d’ailleurs la scène qui ouvre le livre – et qui est en rapport direct avec le titre suédois de l’ouvrage – et ce n’est pas anodin) et profondément religieux (il ne manque jamais de prêter le concours de sa belle voix lorsque le pasteur le sollicite), donc mal vu un peu partout. Bavard et exubérant, son comportement suscite une vive réprobation de la part de sa belle-famille. Celle-ci vit en effet un protestantisme très proche de celui prôné par Laestadius et consorts dans le nord de la Scandinavie. Cette religion rigide, habite Hilma et elle ne réussira jamais à en faire abstraction. Son monde restera celui où il faut travailler à la sueur de son front et dans la crainte de Dieu qui seul peut nous accorder le pardon des péchés et la vie éternelle. Un monde où il faut se méfier de l’orgueil et où le mot joie est immédiatement suspect. Dans ce contexte, il n’est pas question pour Hilma de quitter époux : le mariage est sacré, elle a promis devant Dieu de s’occuper de son mari, elle le fera. Sa seule révolte est à l’égard de sa belle-famille, une famille de pasteurs pourtant, qui lui a caché la maladie de Sigfrid. Par delà le destin si particulier de Hilma, ce roman nous renvoie à un certain nombre d’idées et de valeurs qui ont très fortement influencé l’âme scandinave et il aidera ses lecteurs à mieux appréhender un certain nombre d’œuvres nordiques.

Une petite erreur s’est glissée dans la chronologie du livre. Page 259, on nous dit que Sigfrid rejoindra son poste de titulaire au printemps 1931 et, page 299, on peut lire : " Le 14 mai 1931, la famille Tornvall habitait Sollefteå depuis deux ans et quinze jours " ! Deux mois auraient mieux convenu.

 

Kerstin Thorvall – Les années d’ombre

 

Le jeudi 19 novembre 1936, Hilma apprend au téléphone la mort de son mari Sigfrid Tornvall. Le soir, elle fait une mauvaise chute dans la cour verglacée. Pour couronner le tout, Signe attrape la varicelle. Hilma n’est donc pas au mieux pour préparer les funérailles de son mari : diverses dames se succèdent chez elle pour apporter leur aide, son frère Anders est appelé en renfort et Eskil, son beau-frère et tuteur de son mari, débarque à son tour. Un collègue de Sigfrid, Rutger von Parr vient également soutenir Hilma. Dans les mois qui suivent, les rumeurs concernant ses relations avec Rutger et leur prochain mariage arrivent jusqu’à ses oreilles, l’étonnent et la perturbent. Elle ne l’avait pourtant pas trouvé spécialement intéressé par sa personne. Quand elle s’en explique avec lui, il déclare qu’il est homosexuel. Cet aveu bouleverse tant Hilma qu’elle décide de quitter Sollefteå et de retourner à Eskilstuna où elle espère vivre comme institutrice remplaçante. Son principal souci reste Signe. Entre le désir de celle-ci de devenir dessinatrice de mode et ses crises d’angoisse (fantômes, ivrognes), Hilma guette le moindre de ses gestes qui pourrait traduire une certaine hérédité et présager de crises de folies comme pouvait en avoir son père. Les remplacements se faisant trop rares, Hilma obtient un poste fixe à Uppsala. Après trois ans passés à Eskilstuna, elles déménagent donc à nouveau en août 1940. Signe, toujours fragile et mal dans sa peau, obtient le baccalauréat et, persistant dans son envie de devenir dessinatrice de mode, va s’inscrire à l’école Beckman de Stockholm. À cette occasion, elle fait la rencontre de Lars-Ivar Palm qui va, lui aussi, fréquenter cet établissement.

Ce roman s’inscrit comme la suite immédiate du Sacrifice d’Hilma puisqu’il débute là où ce roman s’achevait : la mort de Sigfrid Tornvall. Il s’ouvre sur une scène extrêmement dynamique où l’on se bouscule dans l’appartement de Hilma et autour de celle-ci, chacun proposant sa contribution pour venir en aide à la nouvelle veuve. C’est chose assez rare pour être soulignée. En effet, la porte de Hilma ne s’ouvre pas facilement et elle voit rarement grand monde chez elle, tant elle craint qu’une partie de sa vie ou de celle de sa fille puisse apparaître et faire ensuite l’objet de commentaires. Obsèques passées, le livre retrouve le rythme de la vie régulière d’une femme de 35 ans et de sa fille de onze ans que nous allons suivre sur une période de neuf années. Hilma reste marquée par son éducation (se débrouiller soi-même et ne rien devoir à personne), par son " envie de retourner passer le reste de sa vie parmi des gens qui n’échangeaient jamais avec des étrangers qu’une timide et brève poignée de main. Et dont la conversation se bornait à ce que prescrit la Bible : oui ou non. Car "ce qu’on dit de plus vient du Malin." Son âme appartenait au peuple taciturne chez qui un homme était capable de couvrir vingt kilomètres à skis pour entrer dans une maison, s’asseoir sur la chaise à côté du seau d’eau et se faire longuement prier avant d’accepter timidement une tasse de café et un morceau de sucre à se mettre sur la langue. Il aspirait ce breuvage béni à même la soucoupe, la tenant dans ses deux mains raides et gelées, sans dire un mot. Mais en absorbant par tous ses pores la chaleur, l’odeur du pain dans le four, les cris des enfants, le bulletin météorologique égrené par la radio. Et au bout d’une demi-heure à peine, il se levait, s’étirait pour attraper ses moufles que la maîtresse de maison lui avait silencieusement prises pour les mettre à sécher sur le fil au-dessus du fourneau. Il boutonnait sa grosse veste, enfonçait son bonnet sur la tête et disait : "Bon, eh bien merci pour le café, au revoir." " On comprend dès lors l’épouvante qui la saisit devant Rutger von Parr lorsqu’il évoque son homosexualité ou devant les propos de Brita Dahlström sur le plaisir féminin. L’angoisse qu’elle avait du vivant de son mari, guettant les signes avant coureurs de ses crises de folie, se reporte maintenant sur l’observation des moindres faits et gestes de sa fille, craignant d’y déceler un jour les marques de l’atavisme familial. Or Signe a quelques traits de caractères de sa mère et leurs relations se révèlent parfois délicates et forcément peu satisfaisants. " La solitude les enfermait l’une et l’autre, chacune derrière sa clôture invisible. Ou mieux, leurs deux solitudes s’entrechoquaient tels deux bateaux amarrés à un quai. " Reste à Signe sa farouche détermination de faire carrière dans le dessin de mode. Inutile de dire ce qu’en pense Hilma.

Page 205, on peut lire que Hilma et Signe ont été au cinéma " voir La Chatte sur un toit brûlant, avec Cary Grant et Katherine Hepburn. " L’action du roman se situant entre 1936 et 1945, on peut logiquement s’étonner de la chose. L’adaptation de la pièce de Tennessee Williams par Richard Brooks date en effet de 1958, le film étant sorti en Suède l’année suivante. De plus les rôles principaux sont tenus par Elizabeth Taylor et Paul Newman !

Page 349, la note sur Det går an de Carl Jonas Love Almqvist aurait pu être complétée en précisant que le livre existe français sous le titre Sara, traduction Régis Boyer, Pandora (Domaine nordique), 1981. Il a été réédité en 1995, éditions Ombres.

De même, page 351, le roman de Karin Boye mentionné ici a fait l’objet de plusieurs éditions en France : La kallocaïne, traduction Marguerite Gay & Gerd de Mautort, Fortuny (Écrivains du monde), 1947 ; Ombres, 1988 ; Orea / Imprimerie Amaury Faux (Les hypermondes, 1), 1988.

 

 

Kerstin Thorvall – La rage d’être libre

 

C’est l’été 1947, Signe est pour trois mois à Paris, officiellement pour parfaire sa formation de dessinatrice de mode. En fait, Hilma a trouvé ce subterfuge pour la séparer de Lars-Ivar. Un jour, elle finit par aller présenter ses croquis aux responsables de journaux de mode. Elle commence par L’Art et la Mode. Le rédacteur en chef de ce magazine est enthousiaste et l’introduit dans le milieu. Elle se retrouve rapidement invitée à assister aux présentations des collections des grands couturiers avec des commandes du Mensuel Bonnier. Un peu après son retour en Suède, elle obtient un poste de dessinatrice de mode dans l’entreprise Widengren, à Vingåker. Là, elle connaît ses premières crises d’angoisse. Elle abandonne son poste pour épouser Lars-Ivar et le rejoint à Stockholm, où il travaille dans une imprimerie. La nuit, il peint. Ils ont un premier fils, Peter. Les crises d’angoisse reviennent et on diagnostique des problèmes liés à la glande thyroïde, la maladie de Basedow. Signe est opérée. Mais l’amélioration est de courte durée. Elle passe de moments calmes et quasi euphoriques à d’autres où elle ne maîtrise plus sa peur (appels à l’aide de n’importe où et n’importe quand, fuites diverses). Les tentatives faites pour changer cela (déménagements, traitements médicaux ou psychiatriques) ne donnent des améliorations que passagères. Un autre enfant naît : Svante. Le couple se déchire de plus en plus, chacun finit par tromper l’autre. Après la naissance d’un troisième garçon, Magnus, Signe s’est mise à écrire sur son accouchement, sur son expérience de mère, ses enfants. Ses récits trouvent un écho très favorable dans la presse. C’est plus que ne peut en supporter Lars-Ivar. Lui qui n’arrive pas à percer comme peintre, refuse de reconnaître à Signe des talents d’écrivains (à ses yeux, succès égale prostitution). C’est la rupture.

L’intérêt du lecteur pour l’histoire de Signe Tornvall ne faiblit pas avec ce troisième volume de la série. Le récit est fait à la première personne, l’auteur le présente comme une sorte de confession dans laquelle Signe interpelle Alberte (personnage de romans de la norvégienne Cora Sandel), soulignant les expériences communes qui ont été les leurs. Cela ajoute au dynamisme du récit. Pour le reste, ce qui domine, c’est ici l’intensité de crises d’angoisse que rien ne peut juguler. Il semble bien qu’il y ait deux Signe : d’une part, la dessinatrice de mode, sûre d’elle et de son talent, et qui rapporte la plus grande partie de l’argent du ménage ; d’autre part, la mère de famille, gauche et empruntée, craignant toujours la catastrophe qu’elle ne va pas manquer de provoquer. Est-ce le résultat de son enfance surprotégée, de la tentative de rester dans un monde où la trivialité n’a pas de place ? Pourtant elle a de la chance, elle le reconnaît d’ailleurs, car Lars-Ivar accepte un certain nombre de choses qui n’étaient pas évidentes, surtout dans les années 1950 : s’occuper des enfants, dépendre financièrement de sa femme. Signe évoque sa vie de couple comme devenant " un mauvais drame à la Strindberg " et on peut la suivre dans ce jugement. Mais elle explique très bien les divers mécanismes qui aboutissent aux crises successives et elle a la lucidité méritoire de ne pas accabler qui que ce soit. C’est sans doute un des éléments qui rendent son récit attachant.

Rappelons que cette trilogie romanesque de Kerstin Thorvall est autobiographique et que, si l’auteur transforme les noms propres des protagonistes (Thorvall devient Tornvall, l’école Beckman devient l’école Beckbom), les lecteurs suédois se sont sans doute amusés à rétablir la véritable identité de celui-ci ou de celle-là.

Page 409, on peut ajouter à la note de la traductrice que Fänriks Ståls sägner de Runeberg existe en français (au moins en partie) sous le titre Les récits de l’enseigne Staal, L’Artiste, 1886. Excellent exemple de (double) cas possessif que ce titre, avec ajout du " s " à fänrik et à Stål. Mais certains mots se terminent déjà par un s. Alors on peut s’étonner que Signe trouve dans une bibliothèque, page 297, " le dernier roman d’Alice Lyttken " ! Il n’y a pas d’Alice Lyttken, mais une Alice Lyttkens qui quand même signé une bonne cinquantaine de romans et n’est pas véritablement une inconnue dans le monde des lettres suédoises. Le lecteur français a même accès au Temple de l’amour, traduit aux éditions La Paix, en 1947.

 

THORVALL Kerstin - Le sacrifice d'Hilma (När man skjuter arbetare…, 1993), trad. Martine Desbureaux, Éditions du Rocher / Serpent à plumes (Fictions étrangères), 2007, 380 p., 21,50 €, Suède.

 

THORVALL Kerstin - Les années d'ombre (I skuggan av öron, 1995), trad. Martine Desbureaux, Éditions du Rocher / Serpent à plumes (Fictions étrangères), 2007, 395 p., 21,50 €, Suède.

 

THORVALL Kerstin – La rage d’être libre (Från Signe till Alberte, 1998), trad. Martine Desbureaux, Éditions du Rocher / Serpent à plumes (Fictions étrangères), 2008, 442 p., 21,50 €, Suède.

Publié dans Littérature

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